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Mercredi, 22 Février 2017

  •   Yassine Temlali
  • mercredi 7 décembre 2016 15:00

Les « Malgaches », loin des clichés et de l’autoglorification : notes de lecture de "J’étais Français musulman"

 

Le témoignage de Mokhtar Mokhtefi montre comment le FLN a pu être, entre 1954 et 1962, un creuset où se sont fondus ruraux et citadins, nomades et sédentaires, jeunes et moins jeunes, « Berbères » et « Arabes », francophones et arabophones, Algériens d’Algérie et Algériens de l’extérieur. Cependant, J’étais Français-musulman est avant tout un hommage, rendu par un des leurs, aux « intellectuels » du FLN, étudiants et lycéens qui ont préféré la vie de combattants aux bonheurs amers de l’assimilation et accepté l’autorité de moins instruits qu’eux parce qu’ils croyaient à la liberté pour tous. 

 

Les mémoires de Mokhtar Mokhtefi intitulées J’étais Français-musulman. Itinéraire d’un soldat de l’ALN ne sont que partiellement des mémoires de « Malgache (1) ». L’auteur n’a consacré qu’une seule partie à la période 1957-1962, pendant laquelle il était un cadre du ministère de l’Armement et des liaisons générales (MALG), auquel le Front de libération nationale doit de s’être doté d’armements et de moyens de communication plutôt développés pour une jeune guérilla. Le livre peut être décrit, plus justement, comme les mémoires d’un nationaliste que les hasards de l’histoire ont mené vers ces services, qu’on tient pour l’ancêtre de la « Sécurité militaire » de l’Algérie indépendante. Mokhtar Mokhtefi aurait pu tout aussi bien passer la guerre d’indépendance dans un PC de région, sur le front intérieur, et en 1962, au lieu de quitter l’arène politique, devenir un adversaire du « groupe de Tlemcen », réuni autour d’Ahmed Ben Bella et qui a pris le pouvoir avec le soutien de nombreux cadres du MALG.

L’intérêt de ces mémoires, outre leur indéniable valeur littéraire, est de s’être écrites comme un récit de vie très personnel, commençant à la prime enfance de Mokhtar Mokhtefi à Berrouaghia et se terminant en 1962 (leur sous-titre, de ce point de vue, paraît quelque peu réducteur). A la différence d’autres témoignages de militants nationalistes, elles sont plus focalisées sur le parcours de leur auteur que dédiées à des analyses sans grande originalité de la vie politique en cette époque mouvementée.

 

La « cohabitation » factice entre communautés dans un village de colonisation

 

Les deux premières parties, qui totalisent 166 pages sur 342, couvrent la période allant de 1935, année de sa naissance, à 1957, année de son incorporation dans l’ALN. L’auteur y décrit, avec force anecdotes, la sourde hostilité rythmant les rapports entre « Musulmans » et Européens à Berrouaghia, où leur cohabitation pacifique cachait mal la fracture entre colonisés et colonisateurs, devenue un fossé insondable après les massacres de mai 1945. Dans des pages parfois pleines d’humour, il décrit également, sa vie d’interne au lycée de Blida, les rapports entre lycéens « français-musulmans » et lycéens français et la variété de profils de ses professeurs européens, entre racistes accomplis et humanistes libérés du poids de l’idéologie coloniale.

Les événements familiaux (mariages...) sont l’occasion de dépeindre la société algérienne de l’époque dans cette région rurale du sud d’Alger: les identités tribales y étaient vivaces mais elle était également pénétrée par le nationalisme indépendantiste et le réformisme religieux ; et si l’école française était considérée avec méfiance, elle n’était pas pour autant dédaignée, l’ascension sociale et l’affirmation de soi en tant qu’« Algérien musulman » passant par une réussite scolaire dûment attestée par l’« ennemi ». Le lecteur peut, cependant, déplorer que ce tableau de la vie à Berrouaghia soit resté inachevé : il aurait pu être complété par quelques indications sur le parcours, pendant la guerre d’indépendance, de certains personnages décrits, notamment les membres de la famille de l’auteur.

A travers l’autoportrait de Mokhtar Mokhtefi, les deux premières parties sont, en réalité, le portrait de toute une couche sociale : les Algériens scolarisés dans le système français parce que leurs parents étaient des agents de l’administration (juges, interprètes...) ou parce que, comme Mokhtar Mokhtefi, des professeurs consciencieux les ont encouragés à pousser leurs études au-delà du certificat d’études primaires. A l’origine de la radicalisation nationaliste de beaucoup d’entre eux, se trouvait la conscience quotidienne des inégalités inhérentes à la condition coloniale mais aussi, souvent, le sentiment d’« humiliation culturelle », pour ainsi dire, devant des enseignants arrogants leur rappelant qu’« à l’arrivée des Français, les Arabes ignoraient le transport roulé (2) » (page 81).

 

Le MALG e n’était pas des « Sherlock Holmes de la révolution »

 

On sera déçu si on s’attend à trouver dans la troisième et dernière partie de J’étais Français-musulman, consacrée à l’action de Mokhtar Mokhtefi dans le cadre du MALG, un monde peuplé exclusivement d’espions et de contre-espions. Cette période de sa vie est relatée loin de tout sensationnalisme : les « Malgaches » n’étaient pas des machines à tuer-espionner mais des être humains, capables de cruauté comme de générosité, de soumission aveugle, proche de l’allégeance, à leurs chefs, comme de leur désobéir pour l’amour d’une femme. C’est ce que ce livre apporte de nouveau, car le côté terrifiant de leur vie, nous le connaissions déjà depuis les premières révélations sur l’assassinat de Abane Ramdane au Maroc, en 1957, sur ordre du chef du MALG Abdelhafid Boussouf.

J’étais Français-musulman démolit une idée en vogue selon laquelle les « Malgaches » étaient la pure création du demi-dieu Boussouf, lequel aurait œuvré, machiavéliquement, à constituer une secte d’assassins, soumis, tels des affranchis siciliens, à l’Omerta. Avec Mokhtar Mokhtefi, nous découvrons des hommes qui, avant d’être sélectionnés pour le MALG, avaient eu une première vie militante dans des cellules du FLN en Algérie ou à l’étranger, et avaient participé à encadrer la population, à recueillir des cotisations et à collecter des médicaments pour les moudjahidine. Formés dans des conditions de clandestinité et d’enfermement extrêmes, la majorité d’entre eux ne désiraient pas devenir des « Sherlock Holmes de la révolution » (page 292) mais être affectés aux maquis. L’ouvrage rappelle leur contribution à la libération de l’Algérie de façon plus crédible que le ne ferait un récit homérique, dont chaque ligne suinterait le désir d’uniformiser une réalité complexe.

 

Boussouf en homme cruel et néanmoins « courtois »

 

Bien que très présente, la figure de Abdelhafid Boussouf ne domine pas cette troisième partie. Elle s’y dessine, en nuance, au fur et à mesure de la progression de la narration, du recrutement de Mokhtar Mokhtefi à l’effondrement politique du MALG - et de son chef -, avec l’émergence de l’armée des frontières comme acteurs politico-militaires majeurs. Cet homme impitoyable, témoigne l’auteur, était capable de courtoisie, d’humour et de relative tolérance (son « silence » sur les aventures amoureuses italiennes de l’auteur). Il était aussi - et peut-être surtout - un dirigeant politique : gérer les transmissions et l’armement du FLN, dans un environnement international tendu et compliqué, nécessitait plus qu’un talent d’homme du renseignement : « Aucun président ou ministre du GPRA ne peut se targuer d’avoir rempli sa mission avec autant de succès. » (page 333). L’effroi qu’il inspirait à ses subordonnés, comme à ses adversaires, n’est, toutefois, ni ignoré ni minimisé : « [...] Comment passer sous silence le climat de suspicion qu’il entretenait, son emploi de la force, et son goût du complot ? C’était un homme qui n’hésitait pas à aller jusqu’au bout de ses convictions et de ses projets, même les plus terrifiants [...]. » (même page).

 

Des figures mythiques bousculées

 

J’étais Français-musulman est marqué par cette humilité des acteurs de l’histoire devant l’histoire qu’il partage avec quelques autres témoignages sur le mouvement national dont nous citerons Les sentiers de l’honneur de Messaoud Oulamara (3). Comme ce dernier, consacré à l’action du PPA-MTLD et du FLN en Grande-Kabylie, il est un récit libre, qui se moque de bousculer les figures les plus légendaires du FLN. L’auteur des Sentiers de l’honneur décrit le dernier chef de la wilaya 3, le colonel Mohand Oulhadj, sous un jour pas toujours favorable ; Mokhtar Mokhtefi, lui, ébranle l’icone nationale qu’est le colonel Lotfi, sanctifié par les manuels scolaires après l’indépendance: « Le verbe haut, il débite des slogans sur le besoin de conserver la foi en notre lutte, la nécessité de résister à la propagande ennemie, à ses agents. Il semble n’avoir cure des conditions dans lesquelles vivent les djounoud à l’intérieur. Tenir pareils propos dans un uniforme neuf, assis devant un succulent ragoût de viande d’agneau, frise l’indécence. » (page 272).

 

Un hommage aux intellectuels de la révolution algérienne

 

Le témoignage de Mokhtar Mokhtefi montre comment le FLN a pu être, entre 1954 et 1962, un creuset où se sont fondus ruraux et citadins, nomades et sédentaires, jeunes et moins jeunes, « Berbères » et « Arabes », francophones et arabophones, Algériens d’Algérie et Algériens de l’extérieur. Quoi de plus emblématique d’un tel brassage révolutionnaire que cette caravane hétéroclite traversant la frontière maroco-algérienne formée de guides Reguibet, qui ont mis leur savoir transfrontalier au service de la cause, et de jeunes cadres du MALG acheminés vers les maquis ? (page 241 et suivantes).

Cependant, J’étais Français-musulman est avant tout un hommage, rendu par un des leurs, aux « intellectuels » du FLN, étudiants et lycéens qui ont préféré la vie de combattants aux bonheurs amers de l’assimilation et accepté l’autorité de moins instruits qu’eux parce qu’ils croyaient à la liberté pour tous. La vulgate historique officielle - inspirée d’un fanonisme sommaire - fait la libération de l’Algérie l’œuvre quasi-exclusive de paysans illettrés, qui n’avaient d’autre arme que leur entêtement proverbial. Il est vrai que sans le pays rural, la Guerre de libération aurait été une révolte avant-gardiste sans lendemain. Mais sans ces jeunes instruits, souvent francophones, une insurrection de paysans aurait-elle eu réellement plus de succès que l’insurrection de Ouled Sidi Cheikh, à la fin du 19e siècle ?

 

Mokhtar Mokhtefi, J’étais Français-musulman. Itinéraire d’un soldat de l’ALN, Alger : Barzakh, 2016, 342pages, 1000 dinars algériens.

 

Notes

 

(1) C’est ainsi que sont familièrement appelés les anciens éléments du ministère de l’Armement et des Liaisons générales (MALG), nom pris en 1960 par le ministère de l’Armement et des communications générales (MACG), lui-même issu de la Direction centrale des liaisons générales (DCLG) du FLN.

(2) l n’est peut-être pas sans signification que Mokhtar Mokhtefi, fût, après l’indépendance, le co-auteur de deux ouvrages consacrés à l’histoire islamique : Les Débuts de l’Islam (Paris, Hachette Jeunesse, 2004, avec Sedat Tosun) et de Les Arabes au temps de l’âge d’or (Paris : Nathan, 1991, avec Véronique Ageorges).

(3) Messaoud Oulamara, Les sentiers de l’honneur, Alger : Editions Koukou, 2013. La publication de ce témoignage est, malheureusement passée presque inaperçue.

 

Yassine Temlali est né en Algérie en 1969. Il est journaliste, traducteur et chercheur en histoire et en linguistique. Il a suivi des études de lettres françaises et de linguistique à Constantine et Alger et prépare actuellement un doctorat d’État en histoire à l’université d’Aix-en-Provence/Marseille (France). Il collabore à plusieurs publications en Algérie et à l’étranger. Il est l’auteur de La genèse de la Kabylie. Aux origines de l’affirmation berbère en Algérie 1830-1962 (Alger : Barzakh, 2015/Paris, La Découverte 2016) et de Algérie. Chroniques ciné-littéraires de deux guerres (Alger : Barzakh, 2011). Il a également collaboré à plusieurs ouvrages collectifs, dont L’histoire de l’Algérie à la période coloniale : 1830-1962 (Alger : Barzakh/Paris : La Découverte, 2012).


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