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Lundi, 11 Décembre 2017

  •   Akram Belakaïd
  • jeudi 16 mars 2017 12:06

Sahara occidental : la Tunisie face à la rivalité algéro-marocaine

(D. R.) 

Craignant de se fâcher avec son voisin algérien ou de provoquer une crise avec le Maroc, la Tunisie maintient une « neutralité positive » sur la question du Sahara occidental. Ce sujet oppose Alger et Rabat depuis le milieu des années 1970 et constitue l’un des principaux facteurs de blocage du regroupement régional symbolisé par l’Union du Maghreb arabe*.

 

« Une neutralité positive » : c’est par cette expression que les diplomates tunisiens résument la position permanente de leur pays vis-à-vis du différend qui oppose l’Algérie et le Maroc à propos du Sahara occidental. Une position souvent inconfortable dans la mesure où les deux voisins et « frères » sont tentés de temps à autre de revendiquer le soutien et l’implication de la Tunisie à propos d’une question qui empoisonne les relations maghrébines depuis le milieu des années 1970. De fait, le statut et l’avenir du Sahara constituent l’un des principaux facteurs de blocage du processus de regroupement régional symbolisé par l’Union du Maghreb arabe (UMA). Une institution née en 1989 — qui concerne aussi la Libye et la Mauritanie —, mais qui demeure une coquille vide du fait de la vigueur de la rivalité algéro-marocaine.

« Habib Bourguiba, alors président de la Tunisie, a vu venir le problème du Sahara dès le début des années 1970, raconte sous couvert d’anonymat à Orient XXI un officiel tunisien encore aux affaires et qui à l’époque débutait sa carrière de diplomate. Nous savions que le désengagement unilatéral de l’Espagne de ce territoire allait créer une situation de grave tension entre l’Algérie et le Maroc. Bourguiba a essayé de prendre les devants en évoquant le sujet avec Houari Boumediene pour le convaincre d’accepter que le Maroc récupère le Sahara. En vain. Dès lors, il fallait que la Tunisie soit le moins pénalisée par cette affaire. »

 

Une ostensible neutralité

 

En 1976, alors que l’Algérie et le Maroc se sont brièvement opposés par les armes, Tunis annonce officiellement sa neutralité et propose ses bons offices pour un règlement pacifique de la question sahraouie sous l’égide des Nations unies et de l’Organisation de l’unité africaine (OUA). Des émissaires sont envoyés à Alger et Rabat, mais sans grand résultat. Il n’empêche, en multipliant de telles initiatives conciliatrices, Tunis adopte une stratégie maintes fois éprouvée dans les affaires interarabes : se poser en réconciliateur, ce qui fait admettre l’idée de la neutralité à chacun des belligérants.

Car, à l’époque, la Tunisie fait face à de sérieux problèmes. L’annulation de l’Union tuniso-libyenne contractée en 1974 expose le pays à la colère et aux représailles, notamment économiques, du « Guide » libyen Mouammar Kadhafi. Les relations diplomatiques sont rompues entre les deux pays (elles ne seront rétablies qu’en 1977), et les services secrets tunisiens s’inquiètent de l’activisme libyen auprès des populations du sud du pays. Il n’est donc pas question de se fâcher avec le voisin algérien ou de provoquer une crise avec Rabat. De plus, Tunis ne souhaite pas rééditer l’épisode de la reconnaissance de la Mauritanie en 1960, quand la Tunisie était allée jusqu’à parrainer la candidature mauritanienne d’adhésion à l’ONU ; une reconnaissance qui, à l’époque, avait déclenché la colère du Maroc, lequel revendiquait une souveraineté sur « cette province ». La rupture entre Tunis et Rabat durera jusqu’en 1965, et ce n’est qu’en 1969 que le Maroc reconnaîtra de manière définitive la Mauritanie.

Concernant cette période, la majorité des récits recueillis auprès de diplomates tunisiens alors en exercice traduisent deux faits principaux. Le premier est que, dans le fond, Tunis aurait préféré une solution rapide avec une intégration du Sahara au Maroc, quitte à ce que les populations sahraouies bénéficient d’un statut spécial. Mais cet avis ne conditionnera jamais la position officielle tunisienne qui s’en tient donc à une neutralité totale, avec pour conséquence le fait que le gouvernement tunisien ne reconnaît pas le Front Polisario. Une telle reconnaissance aurait été perçue comme un acte hostile par les Marocains.

De même — et c’est une constante dans les relations tuniso-marocaines —, les officiels tunisiens ont toujours évité de se rendre dans le territoire contesté. En février 2016, le premier ministre Habib Essid annule ainsi un déplacement au Maroc pour ne pas être présent à une conférence organisée dans la ville de Dakhla. Quelques semaines plus tard, le même Essid déclenchera les foudres du Palais pour avoir utilisé l’expression « Sahara occidental » lors d’une conférence de presse à Tunis. Pour mémoire, la partie marocaine parle de « Sahara marocain » et ne peut admettre que l’on évoque le « Sahara » tout court. L’usage de l’expression « Sahara occidental » est vue comme une remise en cause implicite de la souveraineté marocaine sur cette terre.

 

Les révélations de Wikileaks

 

Le second élément qui ressort de divers témoignages est que la volonté algérienne d’impliquer les Tunisiens à leurs côtés s’est distendue avec le temps. Si, dans un premier temps, Houari Boumediene ne pardonne pas à Habib Bourguiba de ne pas prendre parti pour le Polisario, ses successeurs seront plus pragmatiques. Tout au long des années 1980 et 1990, ils feront la part des choses et agiront avec plus de discernement. En 1993, quand l’Algérie et la Tunisie négocient le bornage définitif de leurs frontières, les multiples concessions territoriales consenties par Alger ne se doublent d’aucune exigence concernant la position tunisienne vis-à-vis du Sahara.

Pour l’Algérie, la situation sera acceptable tant que Tunis maintiendra sa « neutralité positive. » Même le rapprochement récent entre les deux pays en raison de la lutte commune contre les groupes armés qui sévissent dans les zones frontalières n’a pas modifié la situation, ainsi que le confie à Orient XXI un ministre tunisien de l’actuel gouvernement qui a requis l’anonymat. « Les Algériens n’ont pas cherché à nous obliger à changer de position et c’est tant mieux, car cela nous aurait mis dans une position très inconfortable. La Tunisie a besoin du soutien algérien dans sa lutte contre le terrorisme. Nous ne pouvons pas non plus nous mettre à dos les Marocains qui sont de plus en plus présents chez nous sur le plan économique. »

Côté algérien, on admet un certain réalisme teinté de résignation quant à l’impossibilité de changer la donne. En 2010, la diffusion par Wikileaks de câbles diplomatiques américains a confirmé, si besoin était, la réticence tunisienne à l’égard de la position algérienne vis-à-vis du Sahara. Le 28 février 2008, le président Zine El-Abidine Ben Ali reçoit David Welch, sous-secrétaire d’État américain en charge du Proche-Orient et de l’Afrique du Nord. Dans une missive datée du 3 mars et adressée à Washington, ce dernier raconte que le dirigeant tunisien fait porter l’entière responsabilité du blocage du processus d’intégration maghrébine au pouvoir algérien incapable, selon lui, de se résoudre à l’idée qu’il ne puisse exister d’État indépendant au Sahara. Ben Ali racontera aussi avoir tenté de mettre sur pied un sommet régional sur cette question, mais que la partie algérienne aurait décliné l’invitation, estimant qu’il n’y avait rien à dire sur ce sujet.

 

Éviter la question qui fâche

 

De manière régulière, la Tunisie est néanmoins accusée de prendre parti pour l’un ou l’autre des protagonistes. Pour autant, la position officielle de stricte neutralité tend à être revendiquée par l’ensemble des forces politiques tunisiennes, gauche comprise. Certes, cette dernière, mue par un engagement anti-impérialiste, ne s’interdit pas d’avoir des contacts avec le Polisario et même d’organiser des actions de solidarité en faveur des populations sahraouies, quitte à en faire parfois les frais. En mars 2015, le Forum social mondial organisé à Tunis a ainsi été perturbé par des affrontements entre délégués algériens et marocains à propos du Sahara. Violences verbales, bagarres, chaises cassées... Les représentants « gouvernementaux » algériens et marocains — ainsi nommés par des militants indépendants plutôt enclins au dialogue — ont forcé leurs homologues tunisiens à prendre parti.

Depuis cette date, les représentants de la société civile tunisienne ont retenu la leçon. Leur pays, où la parole et l’initiative se sont libérées, est devenu le lieu idéal pour l’organisation de colloques et conférences en tous genres, notamment maghrébins. Un dynamisme qui exige néanmoins une précaution majeure : convaincre les participants algériens et marocains d’éviter d’aborder la question qui fâche…

 

(*) Cet article a été publié initialement le 9 mars 2017 sur OrienXXI. Nous le publions ici avec son aimable accord.


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8 Commentaires

  • Aucune personne qui s'intéresse aux relations inter-maghrébines ne peut, à mon avis, reprocher à l'un ou l'autre des pays de faire dans la realpolitik.
    1- A commencer par la Tunisie, plus petite et moins peuplée, qui donne la priorité aux échanges économiques et commerciaux tout en se gardant des possibles ingérences politiques voire politiciennes des voisins immédiats (Algérie et Libye) grâce aux alliances nouées avec des puissances protectrice, France et USA, surtout. Indépendamment de la question du Sahara occidental (je reprend la dénomination onusienne et non des pro Polisario) La Tunisie utilise aussi les bonnes relations avec le Maroc comme un des moyens de limiter les moyens de pression dont pourrait user l'Algérie sur ou contre elle.
    2- Le Maroc, dont le projet de rétablir les limites territoriales qu'il considère légitimement siennes d'un point de vue historique - une partie du nord et sud ouest algérien, le Sahara occidental et la Mauritanie - reste d'actualité dans la mémoire et la culture politique du pays, ne peut que se heurter à l'opposition du voisin algérien, ce, même en l'absence du conflit du Sahara occidental.
    3- l'Algérie, qui a été dès 1963 confronté à une agression militaire marocaine visant à la déposséder d'une partie de son territoire, cherche, en adoptant une position résolument "légaliste" (au sens de conforme à la légalité onusienne) au sujet du conflit du Sahara occidental, cherche d'abord à neutraliser par anticipation de probables nouvelles revendications marocaines sur des parties du territoire algérien.
    La tare commune de cette realpolitik partagée des trois Etats du Maghreb, c'est le fait qu'elle s'inscrivent dans un cadre géo-politiques et économiques imposés dès l'origines par les anciennes puissances coloniales et leur parrain américain. Autrement dit, cette realpolitik est certainement favorables à ces puissances extérieures, dans la mesure où elle met chacun des Etats maghrébins dans un face à face solitaire avec les premières. Elle est par contre, nuisibles aux trois pays maghrébins dans la mesure où leurs gouvernements sont fortement incités à vouloir s'affirmer et se renforcer les uns contres les autres.

    Rapporter Slimane Azayri samedi 8 avril 2017 16:59
  • Erratum,lire 200.000 âmes et non deux cents !

    Rapporter AKSIL lundi 20 mars 2017 14:14
  • Question à Akram Belkaid.En quoi le projet du Polisario,deux cents habitants qui se définissent comme arabes et dont la langue officielle est l'arabe artificiel (comme au Maroc) , ,est plus légitime que le projet d'indépendance de la Kabylie pour plus sept millions d'âmes et dont l'identité et la langue sont différentes de celles de l'Algérie "terre arabe" ???

    Rapporter AKSIL samedi 18 mars 2017 13:36
  • "ce différend qui oppose l’Algérie et le Maroc à propos du Sahara occidental." vous admettez bien que l'algerie est protagoniste

    Rapporter marocain vendredi 17 mars 2017 15:10
  • @ Vangelis: pour des shiyatas et Jouhalas comme toi, je te dis le Maroc est dans le sahara et jusqu´á la fin des temps, et on s´en tape et on s´en fiche des résolutions internationales, alors qu´est ce que tu peux faire? Absolument rien, tu ne peux rien faire.
    Le sahara est marocain depuis les Mourabitounes, Mowahidouns, Saadiyouns...Alawiyouns...et jusqu´á la fin des temps. La messe est dite
    Ton polisario n´est reconnu ni par l´ONU, ni par les pays Arabes, ni les pays musulmans, ni UE, ni les USA et bientôt il vont être dégagé de l´union afraicaine.
    Vous avez claquer des milliards de dollars pour rien.

    Rapporter Mo vendredi 17 mars 2017 12:36
  • Comme d'habitude certains commentaires de marocains, pour ne pas dire tous, font dans la rhétorique du makhzen en niant l'évidence et en voulant à tout prix cacher le soleil avec un tamis.

    On se fiche que tous les pays arabes, sauf l'Algérie, comme le dit l'un des "commentateurs", reconnaissent la prétendue "marocanité" du Sahara Occidental.

    Pourquoi on s'en fiche ? Pour la bonne et seule raison que si ces pays arabes, quels qu'ils soient, ont toujours eu cette espèce de "ida 3oribet khouribet"; Ils s'auto-flagellent à souhait lorsqu'il faut défendre leurs points de vues en baissant pantalon à l'international mais lorsqu'il s'agit de s'unir et éviter de semer la zizanie entre eux, ils font les fanfarons.

    Il n'y a pas à en douter, la Tunisie est mielleuse pour préserver ses intérêts bien compris et le Maroc est fielleux coupable à chaque fois de foutre le boxon tel un enfant gâté qu'il n'est pas, sauf aux yeux de ses coquins d'arabes.

    Quant aux junte militaires, ça c'est typiquement marocain qui oublie de voir le portrait de leur roi déguisé en militaire affiché sur pratiquement chaque vitrine de photographe comme s'il sortait de West-Point. Ces marocains oublient même que les USA, classée pourtant démocratie est dirigée en sous-mains par des anciens généraux et que le lobby militaro-industriel dirige de fait le pays.

    Le plus important est le fait qu’internationalement, politiquement et juridiquement, aucun pays ne reconnaît la fumeuse "marocanité" du Sahara Occidental, qu'aucun lien juridique ou ancestral ne relie les populations dudit Sahara avec le Maroc et toutes les résolutions, je dis bien toutes, disent clairement que le Maroc n'est pas chez lui, qu'il doit laisser s'organiser un référendum et qu'en cas d'indépendance, il doit plier bagage et retourner tel un penaud.

    Toute autre supputation n'est que vue de l'esprit et déni de l'histoire sur l'aspect du Sahara Occidental et commérages de femmes de bas étages sur le sujet de l'Algérie.

    Cessez donc de fabuler sur l'Algérie qui à travers moi, vous salue bien d'un franc bras d'honneur.

    Rapporter Vangelis vendredi 17 mars 2017 11:14
  • Tous les pays Arabes reconnaissent que le sahara est marocain depuis toujours, sauf l´algerie, qui elle, cherche un accés vers l´Atlantique, crée le polisario avec l´appui de Gadafi, lui donne le support financier (des milliards de dollars) militaire, politique...Ça coute cher l´Atlantique, le problème: la bouhbouha s´est évaporer vers les banques suisses et allemandes...donc maintenant que faire???? That is the question, finacer ou pas finacer...

    Rapporter Mo jeudi 16 mars 2017 19:44
  • Petit rappel historique : Il n'y a de Sahara occidental, qu'en référence au Sahara Oriental (Où lAlgerie a refusé d'organiser un référundum quand la population, expulsée depuis, était à une écrasante majorité marocaine et le revendiquait, que l'accord signé entre Boumedienne et Hassan II reconnait implicitement d'ailleurs) ! Les deux étant bien entendu historiquement marocains (Notre parlement n'a tjrs pas ratifié cette accord, alors permettez moi ces quelques écartades) ! Effectivement, le pouvoir marocain (Avec ses défauts) est plutôt bien regardant vis a vis de nos fréres tunisiens : Qd on est entourés par deux juintes militaires telles que l'algerienne et la lybienne sous Khadhafi, on fait comme on peut ! Mais ils sont pas dupes, les tunisiens, la monarchie marocaine offre un bien meilleur partenariat que la junte militaire (il en a tjrs été ainsi) algérienne, cela s'est avéré vrai sous Boumediéne (Ajusté à l'inflation la baril évoluait à l'époque entre 70 à 100 dollars actuels) et s'est encore vérifié sous Bouteflika.

    Rapporter Med jeudi 16 mars 2017 12:47
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