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Merci pour vos analyses riches, nuancées, contradictoires sur le mouvement contre les gaz de schiste. Mais il y a un aspect de la question que vous ne semblez pas avoir vu. Vous signalez à juste titre que l'enjeu est la perpétuation de la rente, et que le pouvoir joue de cet argument en direction de la population, ou du moins de ceux qui bénéficient, d'une manière ou d'une autre, de cette rente. Dès lors, on peut imaginer que ceux qui ont le sentiment de ne pas en profiter s'y opposent. Aussi, à un moment où la rente a fondu et où le pouvoir est plus que jamais mis au pied du mur sur ce qu'il en a fait toutes ces années, l'objectif de ce mouvement ne serait-il pas de faire obstacle coûte que coûte à cette fuite en avant du pouvoir, de lui ôter ce subterfuge pour le pousser dans ses retranchements, l'acculer à rendre des comptes, bref, lui faire rendre gorge? Non seulement, cet enjeu est hautement politique, mais il se situe dans la droite ligne du bras de fer qui se joue dans ce pays entre la société et le pouvoir depuis pratiquement la fin des années 80. En ce sens, ce mouvement serait la continuation, sur le terrain de l'écologie, du combat qui détermine le champ politique algérien depuis des décennies. On comprend alors ce que vous appelez l'unanimité (je dirais plutôt la convergence) de l'"opposition", qui a bien saisi l'enjeu, sur le sujet. L'argument écologique a une profondeur inédite: défendre son cadre de vie, certes, mais surtout, dire au pouvoir qu'on ne croit plus à ce au nom de quoi on nous a fait supporter sa dégradation : l'industrialisation, le développement, les lendemains qui chantent, l'économie de marché, et maintenant, la perpétuation de la rente (c'est-à-dire la perpétuation du régime). Le message de la préservation de l'environnement sonne comme un argument réaliste et pragmatique mais aussi désillusionné, face à l'imposture, à la corruption et au mensonge. Finalement, que les luttes politiques se déplacent sur le terrain de l'environnement est un peu normal, vu l'importance et la gravité de cette question dans le monde d'aujourd'hui, et, de ce point de vue, l'Algérie n'est pas une exception. On pourrait d'ailleurs comparer ce mouvement à celui de Taksim en Turquie, qui a à un moment cristallisé les luttes de l'opposition, même si le contexte et les enjeux sont différents. Je suis aussi choquée de voir que certains d'entre vous prennent à la légère la cause elle-même, jugée "superficielle", comme si la défense de l'environnement ne pouvait justifier un tel mouvement, comme si elle ne pouvait qu'être instrumentalisée. Quant aux "débat d'experts", c'est un argument fallacieux, on sait qu'ils peuvent être interminables, et on ne va pas attendre qu'ils se mettent d'accord pour défendre l'environnement!