L’actualité économique a été portée dans ce creux lunaire du Ramadhan en été par les annonces du secteur de l’énergie : Deux dates et un montant. L’Algérie va restaurer en 2018 son niveau de production de 2008, environ 225 millions de tonnes équivalent pétrole (TEP). Les investissements nécessaires pour cela pour la seule Sonatrach sont de 42 milliards de dollars dans les seuls amonts pétrolier et gazier. En parallèle débutera, en 2020, l’exploitation du gaz de schiste. Lorsque viennent s’ajouter les autres dépenses d’investissement du groupe Sonatrach dans cette période 2014-2018, le montant approche les 100 milliards de dollars. Le chiffre est supposé rassurer. En fait, il inquiète. Pour un montant cinq fois inférieur à ces 100 milliards de dollars, le plan de développement de Sonatrach des années 90’ a multiplié par presque deux son niveau de production de pétrole et par 1,5 celui du gaz naturel. Le plan 2014-2018 permet au mieux de gagner 20% de volumes de production. En valeur absolue, cela est à peine supérieur au 20% du point de production le plus bas, 1992-1995. La conclusion est plus simple que l’analyse financière. Le pétrole et surtout le gaz naturel ne sont plus aussi rentables qu’il y a 20 ans. Les découvrir, les exploiter, les transporter coûte beaucoup plus cher. Pour un niveau de prix tendanciellement constant pour le pétrole (2007-2014) et tourné à la baisse pour le gaz naturel.

Personne dans le secteur de l’énergie algérien et dans sa périphérie ne va se poser la question de l’opportunité économique de tels investissements : Pourtant, le modèle économique des petits gisements éloignés fait problème depuis des années en Algérie. La preuve, les trois premiers appels d’offres d’Alnaft ont peu attiré les grandes compagnies étrangères sur l’amont algérien. La rentabilité de l’investissement est douteuse. Pas pour Sonatrach ? Bien sûr, une partie de ses investissements devront améliorer les taux de récupération sur les deux géants. Hassi Messaoud et Hassi R’mel. Cela en vaut clairement la peine, notamment dans le cas du pétrole de Hassi Messaoud, compte tenu des quantités additionnelles qu’il est possible de récupérer. Mais 20 milliards de dollars d’investissements annuels chaque année pendant cinq ans est un effort excessivement important pour ne pas s’interroger de ce qu’il peut espérer générer en revenus nouveaux. Si le modèle rentier traditionnel de l’industrie des hydrocarbures tire à sa fin, c’est la tentative d’exploiter le gaz de schiste qui va en accélérer la disparition symbolique. Les coûts y sont gigantesques, les revenus précaires.Dans cette série d’annonces de réconfort qu’a aligné le secteur de l’énergie, il y a nettement la volonté de dire aux Algériens que rien ne va vraiment changer. La rente sera encore là pour de nombreuses années. La vérité probable est que Sonatrach n’arrivera pas à mettre en œuvre 100 milliards de dollars sur la période 2014-2018. Qu’elle ne va pas restaurer les 225 millions de TEP. Et que l’exploitation du gaz de schiste ne débutera pas en 2020. Ce ne serait pas un mauvais scénario. Car il y a sans doute mieux à faire avec 100 milliards de dollars.

Najy Benhassine, membre du comité de pilotage de Nabni a évoqué cette semaine sur Radio M l’équation de la réforme en Algérie : Point de départ, la rareté des ressources budgétaires. L’invité du direct de la webradio de Maghreb Emergent admet qu’il est difficile de déconnecter le budget de l’Etat de la fiscalité pétrolière lorsque celle-ci est débordante. C’est vrai pour tous les dirigeants politiques dans le monde. La réforme qui fait des perdants dans le court terme avant d’apporter des fruits à toute la collectivité dans un terme plus éloigné n’est jamais engagée en situation de détente budgétaire. Pourtant, c’est à ce moment-là qu’il faut les entamer. Plus tard, sous la contrainte réelle de la rareté des ressources, le coût de la réforme est socialement plus lourd.

Son résultat donc plus incertain. Et les Algériens le savent dans leur récente histoire. L’Algérie est donc condamnée à attendre l’arrivée des premiers déficits de ses comptes extérieurs pour réagir. Ou pas. Car les réserves de change et le solde du Fonds de régulation des recettes budgétaires sont là pour donner du mou. Pourtant, la proposition de Nabni d’édicter une règle d’or constitutionnelle au sujet de l’utilisation des revenus énergétiques mérite plus d’attention. Il s’agit d’arriver progressivement à utiliser de moins en moins de ressources de la fiscalité pétrolière dans le budget de fonctionnement de l’Etat. Pour arriver à la situation zéro fiscalité pétrolière dans les dépenses de l’Etat hors dépenses d’équipements et dépenses stratégiques d’avenir. C’est une fabrication artificielle de la rareté. Prologue de la réforme.

Les Russes l’ont introduit récemment et ont décidé de consacrer les flux prélevés de leur fiscalité pétro-gazière à l’approvisionnement d’un fonds pour les générations à venir. Une proposition que Nabni porte depuis 2012. Mais les échéances politiques du 4e mandat ont organisé un mouvement inverse. La part des dépenses de fonctionnement qui émarge à la fiscalité pétrolière va grandissante. Et le mouvement ne va pas s’inverser dans la loi de finances de 2015 qui devra, entre autres, prendre en charge la suppression de l’imposition sur les plus bas salaires.

La règle d’or a tout de même de quoi provoquer enfin un vrai débat politique. Elle peut même servir à contourner la discussion sur les prévisions de revenus énergétiques à 2018 et ceux escomptés, au-delà, par l’exploitation du gaz de schiste. L’idée est de ne plus compter sur ces revenus additionnels – ou de compensation. Trop aléatoire. Le business plan de l’Algérie doit zapper les revenus de casino. Ceux que promet semaine après semaine Youcef Yousfi. A son âge, il pense sans doute ne pas être là pour rendre compte aux Algériens des conséquences tragiques de sa berceuse. C’est tout le dilemme du temps politique et du temps économique. Que Poutine accepte d’affronter.