Des voix se sont élevées dans le monde arabe, et en Algérie, pour célébrer… la fin du modèle turc. Drôle d’entame de nouvel an. De quoi s’agit il ?
D’une grave crise gouvernementale liée à des affaires de corruption de plusieurs ministres et du plus proche entourage du premier ministre Tayyip Erdogan. Fin de quel modèle ? Celui peut-être qui suggère que les islamistes, modérés ou radicaux, sont partout génétiquement au-dessus des tentations du bas monde. Ceci n’est pas plus un modèle que l’hypothèse intuitive selon laquelle les hommes d’Eglise sont, partout et toujours, plus chastes que les autres, n’est un fait statistique établi. En réalité, ce qui est visé par les célébrations arabes de la crise turque c’est la fin d’une expérience démocratique qui laisse des islamistes, électoralement choisis, gouverner et réussir une décennie spectaculaire de développement économique. Là aussi l’orientation stratégique qui a fait bondir l’économie turque au 15e rang mondial (PIB par ppa) n’est pas propre à l’AKP, parti du premier ministre. La Turquie était engagée avant 2002, date d’arrivée des islamistes modérés aux affaires, dans un processus d’intégration rapide à l’économie mondiale via l’acquisition de l’acquis communautaire européen (adhésion à l’UE). Elle a rendu convertible sa monnaie nationale, la livre, en créant la nouvelle livre en 2005. En 2011, la Turquie a attiré 16 milliards de dollars d’investissement direct étranger, consolidant son rang de pays le plus attractif pour les IDE derrière la Chine, parmi les émergents, et celui qui a maintenu une croissance constante des flux entrants durant la période de la crise financière ouverte en septembre 2008. L’économie turque est devenue également l’une des plus ouvertes parmi les émergents — 48% du PIB contre 22% pour le Brésil. Cette posture est aujourd’hui attaquée par les marchés comme le note le plus faible historique de la nouvelle livre face au dollar cette semaine. Comme en 1992 lorsque Georges Soros a attaqué la livre sterling, pariant sur sa sortie du système monétaire européen. Personne alors, sous Benali ou Moubarak, ne parlait de fin du modèle britannique. HSBC et Goldman Sachs situent la Turquie entre le second et le 5e rangs européen en 2050. Donc, devant la France et la Grande-Bretagne dans une des deux prévisions. Pourquoi ? Parce qu’en Turquie le modèle de croissance économique s’est durablement couplé à une stabilisation de l’expérience démocratique. L’alternance y est possible par les urnes. Tendue, mais possible. Il peut amener à la tête du gouvernement à nouveau le courant kémaliste, longtemps maître du pays. Le modèle turc, c’est cette combinaison d’une libération de l’initiative économique sous contrôle d’une démocratie parlementaire émergente. L’appareil judiciaire y a d’ailleurs développé une relative autonomie du pouvoir politique. Comme le montre la mise en accusation de l’entourage d’Erdogan. Ce dernier a certes recouru à des réflexes poutiniens. Tant pis pour son image. Le fait est que le modèle turc va, pour les pays de culture islamique, continuer à rayonner avec ou sans l’AKP aux manettes. Et cela, il faudra bien l’admettre lorsqu’on vit dans un pays arabe qui n’est pas cité comme un succès économique, qui met un président élu en prison, ou qui laisse fuir un ministre accusé de graves malversations parce que c’est l’ami du président.

Pendant ce temps, quelles sont les nouvelles du modèle algérien qui lui n’est pas fini ?
L’année 2014 a commencé par un coup de force. La commission des affaires culturelles de l’assemblée nationale a fait sauter un des nombreux verrous du projet de loi sur l’audiovisuel. Celui qui interdit aux entreprises privées de créer des télévisions et des radios généralistes. L’exécutif a sévi et a imposé le retour à la copie initiale. Le projet préliminaire proposée aux députés par la commission maintient donc la limitation aux seuls chaînes et radios thématiques. Dans la même veine, l’APN examine depuis ce dimanche un autre projet de loi qui exclut l’investissement privé (obtention de licence) d’une partie du secteur minier selon l’importance stratégique des matières premières qui y sont explorées, puis exploitées. La démarche dans le cas des mines est inverse de celle dans celui de l’audiovisuel. Pour les mines, le gouvernement considère que la loi libérale de Chakib Khelil de 2002 a été un échec, que les investisseurs privés sur lesquels comptait la tutelle ne sont pas venus en masse développer la filière, et que donc il faut revenir aux entreprises publiques pour donner la bonne impulsion. Dans le cas de l’audiovisuel, le gouvernement Bouteflika-Ouyahia a lâché du lest sous le feu brûlant du printemps arabe, selon le constat simple qu’il n’était pas décent de rester le seul pays arabe à n’avoir que des médias lourds publics. Sans plus. Dans l’un et l’autre cas, la posture est celle de l’Etat omnipuissant qui régule par le périmètre de ses monopoles. Quelle analyse d’impact du monopole public via l’ex-Sonarem jusqu’en 2012, et de celui de l’ENTV et ENRS à ce jour ? Pourquoi l’Etat échoue-t-il à attirer le privé dans les activités qu’il ouvre à l’investissement non public ? Parce qu’un président d’assemblée nationale, troisième personnage de l’Etat, s’exécute devant une voix off au téléphone pour censurer sa propre institution et limiter ridiculement le champ de l’investissement privé. Dans moins de dix ans, on dira comme pour les mines que l’ouverture de l’audiovisuel a été un échec, que les investisseurs privés ne sont pas venus, et qu’il faudra redonner le monopole complet du son et de l’image aux seuls diffuseurs publics. Seulement, dans moins de 10 ans, l’essentiel de la télé et de la radio passera par le web. Et cela, même le ministre de la communication n’a pas l’air de s’en douter.
 
Wall Street a clôturé 2013 avec une pluie de records historiques pour ses différents indices.
Le Dow Jones, le plus connu des trois, a connu en 2013 son plus fort gain annuel depuis 1995. Les deux autres indices ne sont pas loin dans le délire haussier. Le S&P 500 a pris 9,6% sur l’année, enregistrant sa plus forte progression depuis 1997. Le Nasdaq a lui avancé de 38,3% en 2013, inscrivant sa plus forte ascension depuis 2009. Les commentaires des analystes sont les mêmes qu’au début du cycle haussier précédent, vers 2002. Les valeurs qui ont porté la bourse sont bien réparties. Les leaders de la croissance des titres sont solides, comme Boeing, qui a participé pour 20% à la hausse, ou 3M. Les tensions sur les bénéfices sont absentes. Bref, tout va bien. Dans le même temps, le moral des ménages américains est reparti à la hausse. L’indice de confiance des ménages de l’institut de conjoncture a avancé à 78,1. Les analystes tablaient sur 76,5. Les prix de l’immobilier ont progressé conformément aux attentes des économistes en octobre, d’après les indices Case-Shiller. La déflation liée à ce secteur par qui est venue la crise dès 2007 est en cours de rémission. Le chômage a continué de baisser. Les démocrates et les républicains se sont mis d’accord pour éviter un nouveau shutdown budgétaire les deux prochaines années. Tout est parfait. La nouvelle bulle spéculative peut donc enfler. Personne ne sait quand elle éclatera. Tout le monde sait que les causes de son éclatement sont toujours là. L’Amérique vit au-dessus de- ses moyens.

Article publié sur quotidien El Watan