Abderahmane Hadj Nacer, ancien gouverneur de la Banque d’Algérie (Ph. Y. Bouktache)

Le diagnostic de Abderrahmane Hadj Nacer sur l’état de l’économie algérienne est de plus en plus alarmant. Synthèse des principales déclarations de l’invité du direct de ce mardi, de Radio M.

 

Dans son intervention sur Radio M, la web radio de Maghreb Emergent, il décrit en substance « une conjonction d’intérêts intérieurs et extérieurs qui font pression pour que les intérêts particuliers priment sur l’intérêt général ». Pour l’ancien Gouverneur de la Banque d’Algérie, la situation « aberrante » du marché des carburants est un des exemples, parmi les plus typiques, de cette « coalition d’intérêts en faveur du maintien du statu quo, » qui regroupe « le lobby de l’importation du mazout, les importateurs de véhicules, les fournisseurs étrangers et jusqu’aux pays voisins qui bénéficient d’une manne providentielle.»
Autre exemple emblématique de ce modèle de gestion de l’économie, piloté par des intérêts rentiers : « les œuvres sociales universitaires où, derrière le transport gratuit, l’hébergement, le Cous etc … on trouve des forces d’argent qui prospèrent à l’ombre des budgets publics ». Le système rentier a tissé une toile inextricable, matérialisée par une « équation des prix » qui a déstructuré profondément l’économie algérienne : « on a tout désappris de ce qu’on savait faire et on a tout appris de ce qu’il ne faut pas faire ».
Une gouvernance « désespérante »
La qualité de la gouvernance algérienne « désespère » littéralement Abderrahmane Hadj Nacer, qui affirme s’« interdire depuis plusieurs années de parler d’économie ». Il « refuse d’entrer dans la discussion de telle ou telle mesure technique ». C’est à peine s’il accepte, sur insistance de ses interviewers, d’évoquer les propositions de créations d’un Fond souverain international, dont il a été l’initiateur voici plus de 10 ans, de la position de « simple exécutant » de la Banque d’Algérie sur la question d’actualité des acquisitions d’actifs industriels à l’étranger, ou encore, autre question d’actualité, l’aide financière à la Tunisie qui doit être « intégrée dans une démarche d’imbrication des économies des 2 pays » .
De mauvais choix pour les infrastructures
Même le rattrapage en matière d’infrastructures économiques et sociales, souvent mis au crédit des années Bouteflika, ne trouve pas grâce aux yeux de Hadj Nacer. On a inventé en Algérie « un ratio économique négatif ». Les investissements réalisés, au lieu de favoriser le développement économique et social, risquent de nous coûter de plus en plus cher. Les « nouvelles cités » risquent de se révéler souvent comme des « usines à terroristes ». L’autoroute est – ouest ? « Elle a commencé à coûter avant de fonctionner ». Les grandes écoles d’ingénieurs qui formaient une véritable élite ont été « détruites ».
Il y a quelques années, une étude réalisée par la SNCF française citait en exemple l’Algérie pour la pertinence de ses choix en matière de développement des infrastructures ferroviaires, contrairement aux options coûteuses et socialement contestables des autorités marocaines en faveur du TGV. Les décisions n’ont pas tardé à suivre. L’Algérie vient de lancer les études pour réaliser un TGV, qui est annoncé comme devant relier toutes les grandes villes du nord du pays …..
Transition politique et débat national
La campagne présidentielle et le programme du candidat Benflis, dont on dit du bien dans certains cercles économiques ? Benflis, comme les autres candidats à des responsabilités politiques doivent accepter « un changement systémique ». Aucun problème « ne sera résolu au soir du 17 Avril et les choses risquent même peut être de s’aggraver ».
Les portes de sortie de cette situation étouffante sont à la mesure des enjeux et des handicaps accumulés. Elles passent par une transition politique, dont Abderrahmane Hadj Nacer a déjà tenté, dans quelques interventions publiques récentes, d’esquisser les principaux contours. « Sans légitimité populaire, vous ne pouvez pas faire les réformes nécessaires ». Il ne s’agit même pas de commencer par discuter, comme les voisins tunisiens, d’une nouvelle constitution qui limiterait le dialogue aux partis politiques. « On ne peut pas redémarrer juste par le suffrage universel ». Il faut commencer par un vaste « débat national » qui redonne la parole à une société qui « a évolué au cours des dernières décennies et où les gens, islamistes ou modernistes, ont appris la tolérance ». A l’appui de cette option : « des dirigeants politiques qui sont en train de se rendre compte, eux mêmes que l’argent ne règle pas les problèmes ».
« Le retour devant le FMI ne sera pas forcément une mauvaise chose »
Et si rien n’est fait dans les prochaines années ? Hadj Nacer redevient économiste. Pour lui, ça ne fait aucun doute : « il est évident qu’on va retourner devant le Fonds monétaire international. Un gouvernement illégitime qui aura consommé toutes ses réserves n’aura pas d’autres solutions que d’aller au FMI. D’ailleurs, c’est une solution qui l’arrange puisqu’elle lui permettra de présenter les mesures d’austérité comme imposées de l’extérieur ». Et puis, dans cette situation extrême, le « FMI ne sera pas forcément une mauvaise chose. Les résultats dépendront de l’équipe technique qui négociera. On oublie qu’un pays comme la Corée du Sud est lui aussi passé par la case FMI. Chez nous l’expérience de 1994 devrait nous servir de leçon. On a décidé, en accord avec le FMI, de continuer à financer toutes les grandes entreprises publiques au lieu de financer uniquement les entreprises rentables et on continue d’en payer les conséquences aujourd’hui. La main de l’étranger, c’est déjà notre main à nous »