Lors de l’installation du nouveau PDG de Sonatarch, le Premier ministre Abdelmalek Sellal a tenu un discours de vérité à la limite de l’alarmisme sur la situation économique du pays

La situation économique est si inquiétante que même Abdelmalek Sellal s’est cru obligé de prendre un ton grave pour parler de la crise.

 

 

Le virage a été brutal. En dix jours, le gouvernement algérien a totalement changé de ton dans sa manière de percevoir et de faire face à la crise. Du discours langue de bois, basé sur des déclarations convenues, selon lesquelles l’Algérie serait à l’abri grâce aux mesures prises en application des orientations de Son Excellence le président Abdelaziz Bouteflika, on est passé, en quelques jours, à un ton autrement plus grave, à la limite de l’alarmisme. Même Abdelmalek Sellal s’est cru obligé d’abandonner sa légèreté pour adopter une allure sinistre et dire aux Algériens que l’heure est grave.

Cela avait commencé dès la première décision annonçant un remaniement ministériel. Youcef Yousfi, l’homme qui n’a pas quitté le président Abdelaziz Bouteflika depuis son accession au pouvoir, a été remercié. Son discours sur une relance de la production et un redressement des prix des hydrocarbures ne passait plus. Comme s’il avait fallu attendre les résultats économiques et financiers des quatre premiers mois de 2015 pour réaliser pleinement que l’Algérie était entrée dans une nouvelle phase.

Ou bien est-ce la décision de l’Arabie saoudite de placer l’Algérie parmi les pays qui ne luttent pas de manière assez efficace contre le terrorisme qui a donné l’alerte? La décision saoudienne a porté le coup de grâce : non seulement il n’y avait rien à attendre du côté de Ryadh pour un hypothétique redressement des prix du pétrole, mais le nouveau Roi d’Arabie Saoudite est visiblement décidé à en découdre. Il est prêt à enfoncer les pays qui ne soutiennent pas sa politique régionale. Cela montre clairement, aux yeux des dirigeants algériens, qu’il faut changer de cap.

Virage

Celui-ci est pris de manière assez brutale, et dans la confusion. A peine le président Bouteflika avait-il changé le gouvernement qu’il ordonnait, « sans délai », de changer les responsables de grandes entreprises et administrations. Une manière pour lui de se laver les mains des échecs du passé : ces gens-là ne sont pas bons, ramenez-en d’autres, dit-il à ses ministres, anciens et nouveaux.

Au conseil des ministres, il adopte un ton grave pour définir les enjeux. Selon le communiqué officiel du conseil des ministres, le chef de l’Etat a rappelé « les contraintes actuelles sur les revenus de l’Etat », et « « souligné que cela exige un surcroît d’efforts, davantage de rigueur et de rationalité dans la gestion des ressources publiques ». Il a également demandé aux ministres d’assurer « un suivi étroit des projets et des dossiers, une communication efficace à l’endroit de l’opinion nationale, ainsi qu’une complémentarité exemplaire entre tous les membres du gouvernement ». Même si, en de pareilles circonstances, le discours officiel est assez convenu, il est difficile de ne pas voir dans les mots et formules utilisés un souci d’éviter les tares d’un passé récent. Rien n’oblige un chef de l’Etat à demander à ses ministres de faire preuve de « complémentarité », de « rationalité » et de « rigueur » si ces attributs n’avaient pas fait cruellement défaut par le passé.

Sellal s’y met

Le premier ministre Abdelmalek Sellal s’est lui aussi mis de la partie. Il s’est rendu là où, selon lui, tout va se jouer : chez les acteurs du secteur des hydrocarbures. Avec son tout nouveau ministre de l’Energie, Salah Khebri, et le nouveau patron de la compagnie Sonatrach, Amine Meziane, il a rappelé ce que le pouvoir attend de l’entreprise : qu’elle fournisse au pays plus de devises pour assurer la stabilité. Produire plus, creuser plus, rechercher plus de gisements, forer plus, vendre plus de gaz et de pétrole : c’est la substance de son discours. Il a laissé la voie ouverte, sans toutefois évoquer le sujet qui fâche, le gaz de schiste, que l’ancien ministre de l’Energie Youcef Yousfi avait placé au cœur de sa démarche.

M. Sellal a aussi déploré que « notre potentiel ne soit pas suffisamment exploré et exploité. Nous devons mettre en production les nouvelles découvertes. Ceci est possible et fondamental », a-t-il dit. Il a même pris la peine de rappeler une évidence : « les hydrocarbures constituent la principale source du budget de l’Etat et des réserves de change ».

Cohérence

Il reste au gouvernement d’adapter son action à son discours. Quand M. Sellal évoque une « rationalisation de la consommation » des hydrocarbures, il occulte une autre évidence : aucune politique de consommation ne peut être lancée sans une révision des prix du carburant, laquelle aura forcément des répercussions en cascade.

Le prix du carburant est aujourd’hui à 20% de son prix sur le marché international. Il n’y a pas eu d’augmentation depuis une décennie, ce qui a donné naissance à un modèle de consommation absurde, et à des trafics gigantesques, avec des gaspillages insupportables. Le même président et le même gouvernement qui ont gelé depuis une décennie le prix du pain, du carburant, de l’essence, du lait, et de biens d’autres produits, peuvent-ils aujourd’hui changer de cap pour aller à la rationalité économique? Quelle légitimité auront-ils avec leur nouveau discours, eux qui ont tenu pendant quinze ans un discours totalement opposé? A l’évidence, il ne suffit pas de changer de ton pour redevenir crédible et se doter d’une démarche économique efficace.