Il y a actuellement un intérêt prononcé, profane et expert, à l’« analyse » du marché des devises dans notre pays. Est-ce un phénomène nouveau ? Certainement pas ! Depuis des années, un marché informel des devises, fleurit au Square Port-Saïd (1), à quelques mètres de l’ancien siège de la Banque d’Algérie, sans que cela ne gêne personne ni les autorités monétaires ni les services de sécurité, dont on dit même qu’ils protègent les « cambistes informels », moyennant une ristourne.

 Plus sérieusement, le dinar algérien, défini à 180 mg d’or fin, par la loi de 1963, est convertible commercialement, depuis très longtemps (les années 80) et son cours est défini, au jour le jour, par la Banque d’Algérie, qui en a les prérogatives, conformément à la loi 90-10, relative à la monnaie et au crédit (2). Le débat sur la convertibilité partielle ou totale demeure, à ce jour, un dossier ouvert, où tous les arguments, en sa faveur ou en sa défaveur, sont avancés et notamment par les institutions de Bretton-Woods qui nous conseillent la convertibilité totale, depuis bien longtemps. Mais la quantification de la demande sur le « reste du marché » n’a fait l’objet d’aucune analyse scientifique argumentée et laisse la place aux fantasmes des uns et des autres. S’agissant de l’évaluation empirique d’un marché parallèle (ou au noir), il est très difficile de l’aborder sans que les hypothèses de départ ne soient explicitées et en particulier, les composantes constitutifs de la demande.

Quelles sont donc les composantes de la demande, sur ce marché très spéculatif (3), qui ont un impact direct et indirect, sur les prix relatifs des devises concernées (Euros et US$) ? Ce qui est communément appelé, le marché de « l’import import » (4), apparait comme le plus visible « demandeur de devises » même s’il demeure très fragmenté et segmenté. En effet, un échantillonnage avait été effectué, par les services des douanes, il y a plus de vingt ans, (à ma connaissance, il n’a pas été réédité), pour évaluer ce que les Algériens (résidents et non résidents) ramenaient, en Algérie, à leur retour de voyage, par toutes les voies (maritime, aérienne et terrestre).

Par familles de produits, à cette époque, les pièces détachées tenaient la première place (automobile, engins, robots, machines-outils…), suivies par les produits alimentaires et les médicaments, les textiles et les autres produits. L’ouverture du commerce extérieur, entretemps, a dû certainement modifier cette distribution statistique et en particulier celle relative aux pièces détachées, toutes pièces confondues, du fait de l’installation des concessionnaires des grandes marques de véhicules et de produits industriels en Algérie et de leur service après vente. La procédure de la « revente en l’état » de produits n’entrant pas dans le circuit légal et réglementaire et la fuite des capitaux (5), ont, aujourd’hui, largement remplacé les anciens besoins en devises (6), dans le segment de marché des « grosses sommes », qui sont le fait des oligarques et autres grosses fortunes douteuses (7).

Enfin, il faut ajouter un phénomène nouveau, qui est celui de la surévaluation du rapatriement légal des bénéfices nets, des entreprises étrangères titulaires de marchés dans notre pays et de la partie des salaires autorisés à l’exportation, des mains-d’œuvre étrangères (l’ancienne réglementation les fixait à 40%), par le truchement d’une surévaluation généralisée des salaires servis réellement. Une opération corollaire, à celle du rapatriement de la partie réglementaire des salaires, est « l’encaisse excédentaire en Dinars » de ces salariés qu’ils convertissent sur le marché au noir et tentent de la transférer illégalement en cash (main d’œuvre chinoise et turque essentiellement).

Les besoins touristiques (8), hormis le tourisme cultuel, avec au moins 37.000 pèlerins an, pour la Mecque et au moins 100.000, pour la Omra, qui est très réglementé et pris en charge par l’Etat (en dehors des besoins en devises, pour l’achat de bijoux), paraissent être un marché florissant mais cyclique puisque balnéaire (9).

En effet, sur la seule destination tunisienne (la France, la Turquie et l’Espagne ne sont pas comptabilisées, dans cette tentative d’approximation, du fait de l’exigence du visa), quelques deux millions d’Algériens foulent le sol tunisien par an (10). Si chaque « famille algérienne » emporte avec elle, une encaisse de seulement mille (1.000) Euros, en espèces, on peut évaluer la demande à un (1) milliard d’Euros (11), chaque année, ce qui représente un minimum plausible, sachant qu’en réalité, ce montant doit être majoré d’au moins 20% à 30% pour atteindre la demande réelle, sur le marché au noir des devises !

Les autres besoins en devises se concentrent autour de paiements pour les études et les stages à l’étranger, des soins thérapeutiques divers, des placements financiers, cautions, avals, des assurances, des acquisitions mobilières, immobilières, d’entreprises et autres commissions. Ils ne représentent pas des sommes considérables contrairement à ceux cités plus haut et n’intéressent qu’une infime partie de la population et notamment celle binationale, toutes nationalités confondues. Enfin, il ne faut pas oublier le trafic transfrontalier des produits subventionnés et notamment énergétiques et agroalimentaires qui pèse très lourd sur le budget de l’Etat, qu’il soit sous la forme de troc ou en devises.

Ces quelques éléments (il y en a certainement d’autres) peuvent servir à approcher la demande en devises et son ampleur, dans notre économie souterraine et servir de base à une étude plus approfondie, qui mettra certainement fin aux « spéculations fantaisistes », produites ici et là, pour amuser la galerie. La quantification, la plus réaliste de ce marché, peut permettre dès lors de prendre des mesures adéquates en vue de l’endiguer faute de pouvoir l’éradiquer car seules des réformes structurelles profondes, de notre économie, sont susceptibles d’en venir à bout ou du moins en réduire substantiellement son impact négatif sur les grands agrégats macroéconomiques et financiers. Force est de constater, que pour l’heure, les autorités monétaires et financières se contentent d’expédients et de fausses mesures pour prendre en charge ce dossier.    

Dr Mourad GOUMIRI, Professeur associé.

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(1) Le réseau est en fait plus large, puisque des commerçants informels, se sont lancés dans cette activité, avec une information de « bouche à oreilles », dans toutes les villes de notre pays et notamment pour les petites sommes. Mais le « square » demeure le pouls central des  transactions qui fixe les cours et notamment pour les transactions à volume important (50.000 Euros et plus).  

(2) La Banque d’Algérie, jusqu’à récemment, calculait le taux de change sur la base d’un panier de quatre devises (Euro, US$, Franc Suisse, Livre sterling), avec une pondération avec le commerce extérieur de chacun des pays. . Officiellement, aux dernières cotations de la Banque d’Algérie, l’euro est à134, 27 DA à la vente et 134, 30 DA à l’achat et pour le Dollar américain, respectivement de 119,09 DA et 119,02 pour le dollar.

(3) En quelques jours, le marché s’est effondré, atteignant des records de baisse à 170 DA pour un Euro, en pleine saison estivale et de campagne du Hadj, que justifient les cambistes par « l’incarcération d’un certain nombre d’oligarques, qui seraient les détenteurs du marché et la récession économique » ? Cette situation s’est inversée et l’Euro s’est rétabli à quelques 200 DA, en quelques jour !

(4) Dans cette veine, on peut classer, le marché du « cabas », la contre bande aux frontières terrestres, maritimes et aériennes, l’importation de produits prohibés (drogues, tabac, alcools, supports pornographiques, psychotropes,  armes et munitions…) et celle de produits de luxe (parfums, vêtement de marque, produits alimentaires…) ou les produits en « pénurie relative » (médicaments, services …) et enfin, les produits précieux (pierres, or, bijouteries, orfèvreries, horlogeries, tapisseries, meubles d’art…).     

(5) Le phénomène de la fuite de capitaux, s’est développé, à grande échelle, à travers le circuit bancaire « légal », par le biais de la surfacturation des importations de biens et services, liés aux projets d’investissement, en grande partie issus de la demande publique et des facilités (fiscales douanières, domaniales, financières…) accordées à ces derniers, par les pouvoirs publics.

(6) La sortie illégale de sommes importantes de devises, par des particuliers et notamment des étrangers, a pris des proportions alarmantes. Les saisies douanières nous informent sur l’ampleur pris par ce phénomène, d’autant qu’il est d’usage d’observer que pour chaque saisie effectuée, dix opérations de fuite ont été réussies, en Algérie !

(7) L’incarcération des oligarques et de personnalités politiques ainsi qu’une diminution des complicités des services de sécurité, ont déstabilisé le marché au noir des devises qui est actuellement en chute libre, du fait qu’ils seraient la clientèle la plus importante voire les titulaires du marché. Depuis quelques jours, les dernières estimations indiquent que l’Euro s’échange en moyenne sous la barre de 180 DA et le Dollar à175 DA (avec des différences régionales) malgré le début de la saison estivale et celle du tourisme cultuel.

(8) Il y a dans notre pays une véritable « omerta » sur l’allocation indigne que permet la Banque d’Algérie (soit l’équivalent de 169 Euros annuellement). En effet, comment un algérien peut voyager à l’étranger avec une somme aussi dérisoire ? La réglementation des changes, dans notre pays, incite nos concitoyens à la délinquance et au trafic, elle est la complice directe de l’expansion du marché parallèle des devises, qu’elle nous impose. 

(9) Les autorités tunisiennes compétentes ne lésinent sur aucun moyen pour attirer les corps constitués (éducation nationale, universités, entreprises…) et les classes moyennes, par une politique de tarification étudiée et des packages appropriés (inclusifs), afin de prendre le maximum de parts de marché, dans un environnement très concurrentiel (Maroc, Turquie, Espagne, France).

(10) L’office national du tourisme, la Banque centrale et l’organisme statistique tunisien, produisent, chacun pour ce qui le concerne, des informations chiffrées pertinentes sur ce phénomène, alors qu’aucun organisme algérien ne produit de statistiques fiables.

(11) En considérant que la famille nucléaire algérienne est constituée de deux (2) personnes seulement (en réalité, il faudrait l’estimer à 3,5 au moins), on multiplie 1.000 Euros par deux (2) millions de touristes algériens divisés par deux, soit un Milliard (1.000.000.000) d’Euros.