Les frontières terrestres algéro-marocaines sont toujours fermées, vingt ans après l’incident diplomatique provoqué par le Maroc, qui a accusé l’Algérie d’être derrière l’assassinat de deux touristes à Marrakech.

 

Flash-back. Le 24 août 1994, à Marrakech, deux touristes espagnols sont assassinés par un groupe terroriste à l’intérieur même de l’hôtel Atlas Asni, implanté dans la zone la plus  »sélect » de la ville ocre. Quatre mois auparavant, cet hôtel 5 étoiles avait servi de centre de presse pour la presse étrangère venue couvrir les dernières négociations de l’Uruguay Round dans le cadre du GATT (General Agreement on Tarifs and Trade, accord général sur le commerce et les tarifs douaniers), ultime round qui a ouvert la voie à la mise en place dès le 1er janvier 1995 de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Cet hôtel luxueux  avait même été visité un soir par le Roi Hassan II, qui voulait s’enquérir des conditions de travail de la presse étrangère pour la couverture de cet événement. Immédiatement après l’annonce de l’assassinat de ces deux touristes, le Consul d’Algérie à Rabat de l’époque, Nouredine Amir, est convoqué à la Wilayat. Il n’est pas au courant. C’est en arrivant sur place que le wali de l’époque lui annonce  »d’un air méchant et hautain » la nouvelle, m’avait un jour raconté ce diplomate, qui était en poste en 1963 à l’ambassade d’Algérie à Washington et suivi les accords pétroliers de Sonatrach avec l’américaine El Paso.

  »Les choses allaient très vite dégénérer », me confiait-il. Le visa a été rétabli pour les ressortissants algériens le lendemain de l’événement, et il  »y avait une véritable chasse à l’algérien par les policiers marocains. Des familles entières avaient été jetées dans la rue hors de leurs hôtels, et expulsées manu militari du Maroc. C’était très pénible, d’autant que même des marocains  ont ajouté leur grain de sel. Les barrages de police arrêtaient systématiquement les voitures d’Algériens, et les vexations étaient quasi régulières. A la fin août et début septembre 1994, il ne faisait pas bon d’être Algérien au Maroc. Entre temps, le ministre de l’intérieur de l’époque, Driss Basri, avait chauffé à blanc la presse marocaine.

Du jour au lendemain, l’Algérien n’était plus le bienvenu au Maroc. C’était un terroriste. Fatalement, les autorités algériennes n’ont pas tardé à réagir: application de la mesure de réciprocité pour les visas et fermeture de la frontière », m’avait à cette époque confié ce diplomate. Et, depuis cet incident, le Maroc, passés les moments d’affolement, revient régulièrement à la charge pour la réouverture des frontières.

Visas supprimés, frontières fermées

L’arrivée au pouvoir du Président Bouteflika était perçue côté marocain comme un signal fort pour la réouverture des frontières. D’autant qu’il avait assisté personnellement aux obsèques de Hassan II. Les choses resteront figées, et les démarches marocaines pour la réouverture de ces frontières terrestres vaines. Ce n’est qu’en juillet 2005 que le visa est supprimé  par les deux pays, pas la fermeture des frontières. Pourtant, la diplomatie marocaine, de l’avis de diplomates algériens, n’a rien fait pour  »apaiser les esprits ».

 »Comment interpréter sinon comme offensant, le geste du gouvernement de Driss Jettou en 2006 lorsque celui-ci avait refusé d’accueillir son homologue algérien Ahmed Ouyahia, qui avait annoncé une visite de travail à Rabat pour mettre à plat les dossiers en litige entre les deux pays, dont justement l’ouverture des frontières », confie à Maghreb Emergent un diplomate alors en poste dans la capitale marocaine. Plus grave,  »tous les efforts de l’Algérie pour ramener la sérénité dans ses relations bilatérales avec le Maroc ont été accompagnés de campagnes médiatiques calomnieuses, féroces contre l’Algérie ».

Et puis,  »l’épisode de l’agression contre le consulat général d’Algérie à Casablanca et l’arrachage de l’emblème national le 1er novembre 2013, jour de célébration du déclenchement de la lutte de libération nationale est un geste inamical » du Maroc envers l’Algérie.  »Comment voulez-vous dans ces conditions trouver des passerelles de dialogue avec une telle diplomatie, qui veut en même temps que l’Algérie ouvre ses frontières », ajoute l’ancien diplomate. 

Trafics en tous genres

Depuis, les trafics en tous genres prospèrent entre les frontières des deux pays. A Oujda, cependant, capitale de l’est marocain, l’Oriental, le chômage sévit, les affaires ont périclité, le climat économique morose depuis la fermeture des frontières en 1994. Selon des estimations, le tourisme algérien procurait à cette époque au Maroc des rentrées annuelles de plus de deux milliards de dollars. Qu’en serait actuellement le volume?

Selon une étude de la Chambre de commerce, d’industrie et de services d’Oujda cité par le quotidien l’Economiste, les pertes de l’économie de l’Oriental sont estimées en 2007 à 6,7 milliards de Dirhams du fait de la fermeture des frontières, avec la perte de 32.400 emplois. A la place, c’est le trafic du carburant, de la drogue et des biens alimentaires, et même le pain de Tlemcen et Maghnia vendu à la grande place d’Oujda, qui  prospèrent. Les touristes algériens, eux, préfèrent pour le moment se rendre en Tunisie, où les conditions de séjour sont nettement meilleures. D’autant qu’ils peuvent se rendre en voiture, faisant l’économie du billet d’avion.