Le nombre d’étudiants algériens atteindra 1,6 million en 2017-2018.

8,6 millions d’élèves ont rejoint les bancs de l’école et, bientôt, 1,3 millions d’étudiants rejoindront l’Université et les écoles supérieures. De nouveau, la question se pose : quand la qualité de la formation, et non plus le nombre d’élèves et d’étudiants, sera le principal critère pour faire le bilan de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur ?

 

Certains, versant dans la démagogie et la fuite en avant, veulent occulter les vrais problèmes que sont le niveau alarmant de l’école et de l’université algériennes. Etant professeur à l’université depuis 1974 (nous étions à l’époque, à la faculté d’économie d’Oran, seulement trois Algériens, soit moins de 1% des effectifs), j’ai pu constater, au fil des années, l’effritement du niveau de mes étudiants de fin de licence – et parfois de magistère -, qui, d’ailleurs, ne maîtrisent ni l’arabe ni le français, et encore moins l’anglais, exception faite pour environ 20% d’entre eux. Les nombreuses infrastructures et le nombre des étudiants, que l’on brandit souvent pour gonfler le bilan de l’enseignement supérieur, n’ont jamais été à l’origine des meilleures compétences.

La question se pose : occupe-t-on, en Algérie, les postes de responsabilités en fonction de ses compétences et qualifications ? Le manque de considération pour l’élite (due à la mentalité rentière) n’explique t-il pas l’exode massif de cerveaux ? Car la baisse de la qualité de la formation n’est pas seulement la faute de l’enseignement supérieur : si l’on fait passer des élèves ayant un niveau bas du primaire au lycée, l’on ne peut avoir, dans nos facultés, qu’un niveau déplorable. Et ce sont parfois des personnes de niveau médiocre qui enseignent tant au secondaire qu’au supérieur, profitant du fait qu’on mise sur la quantité et non sur la qualité. D’où l’importance d’avoir un grand ministère de l’Education nationale, avec des secrétariats d’Etat techniques afin d’assurer la cohérence du plan éducatif national et une stratégie d’ensemble qui colle aux réalités locales et mondiales.

 

La nécessaire réhabilitation des sciences humanes

 

Concernant l’option des filières, il faut une approche du juste milieu. Le poète, le philosophe, l’écrivain et le journaliste, dans leur diversité, favorisent la tolérance et la lutte contre toute forme de xénophobie ; ils sont le miroir de la société et reflètent son niveau de développement. Ils permettent, d’ailleurs, de dynamiser certaines filières productives au XXIème siècle comme l’édition, les médias, le cinéma, la musique… Les plus grands savants sont d’ailleurs devenus, à la fin de leur vie, des philosophes s’interrogeant pour savoir si leurs inventions ont contribué à faire avancer dans le bon sens l’humanité.

Il s’agit, en Algérie, de réaliser la symbiose entre les sciences exactes et les sciences humaines, car tout processus de développement a une finalité humaine. Autrement, on risque de fabriquer des robots susceptibles de comportements extrémistes dangereux. Ceux qui sortent de Polytechnique en France ou des grandes écoles spécialisées d’ingénieurs aux Etats-Unis, en Europe ou en Chine sont contraints d’avoir une formation solide en sciences de gestion, notamment en matière d’informatique, de management stratégique, et ont une large culture générale. C’est qu’en ce XXIème siècle, nous ne sommes plus à l’ère de l’accumulation mécanique des années 1960-1970 mais à l’ère du primat de la connaissance.

Nous devons donc revoir notre système de formation, car les nouvelles technologies préfigurent un nouveau modèle de développement complexe, impliquant la pluridisciplinarité.

Sans occulter celle des sciences exactes, les sciences humaines ont une importance capitale, sans compter leur rôle dans l’éveil de l’esprit critique. On ne plaque pas sur une société des schémas élaborés sous d’autres cieux sans connaître sa morphologie grâce aux différentes branches de la sociologie et de la psychologie.

Dans toute étude de rentabilité d’un projet ou d’analyse stratégique de prospective, l’analyse de l’environnement est déterminante afin d’organiser et de formaliser l’activité de veille. Il existe un théorème en sciences politiques : 80% d’actions mal ciblées et désordonnées, que l’on voile par de l’activisme, ont un impact de 20% sur les objectifs et 20% d’actions bien ciblées ont un impact sur 80% des objectifs. Aussi, aujourd’hui l’enjeu d’une nation et sa survie impliquent-ils de mettre en place des instruments opérationnels, capables d’anticiper les modifications de comportement des acteurs économiques, politiques, sociaux et miliaires. Les plus grandes armées sont organisées, non plus en structures hiérarchiques mais en réseaux, avec un rôle déterminant pour les services de renseignement (la maîtrise de l’information en temps réel étant primordiale) ; ces réseaux regroupent des équipes pluridisciplinaires complexes, où cohabitent ingénieurs, économistes, psychologues, politologues, experts de l’information et sociologues de différentes spécialités. Vient seulement ensuite l’opérationnel, certes animé par des techniciens. Il en est de même pour toute action stratégique quelle qu’elle soit.

 

La fictive « main de l’extérieur »

 

Cependant, que l’on s’entende bien : afin d’éviter les diplômés-chômeurs et l’exode de cerveaux, la relance économique portant sur des segments à valeur ajoutée et s’insérant dans le cadre des valeurs internationales, est indispensable. Comment ne pas souligner la déperdition scolaire entre le cycle moyen et l’université et les nombreux universitaires en chômage ? Que deviendront les 1,5 million d’étudiants qui sortiront des universités en 2017-2018 ? Une véritable bombe à retardement ?

Le statu quo, le manque de vision stratégique de la transition d’une économie de rente à une économie hors hydrocarbures, les distributions de revenus, sans contreparties productives, pour calmer le front social sont suicidaires, les réserves de change étant une richesse artificielle ne provenant pas du travail. Aussi, évitons les fausses polémiques, toute analyse unilatérale et attachons-nous à l’essentiel, à savoir un large débat national tant sur la gouvernance que sur l’école, les deux piliers des réformes qui détermineront la trajectoire du développement économique, social et politique de l’Algérie an sein d’un monde en plein bouleversement.

L’heure est d’une grande gravité : le rapport du Forum mondial de Davos, tenu le 3 septembre 2014, souligne que du point de vue de l’efficacité des institutions (Etat de droit, justice, libertés économiques et sociales, éléments déterminants pour une visibilité dans le monde des affaires), l’Algérie arrive à la 97ème place sur 144 pays ; elle arrive, pour l’innovation, à la 128ème place. Le mal est avant tout en nous. Ce n’est pas la « main de l’extérieur » qui nous aurait ainsi mal classés.

 

Abderrahmane Mebtoul est professeur des Universités et expert international en management stratégique.