La chronique hebdomadaire de El Kadi Ihsane pour El Watan a fait une évaluation froide des conséquences de la non réforme de l’économie algérienne ces 10 dernières années.  Un peu glaçant.  

2019 est sans doute déjà une année perdue sur le plan économique en Algérie.  Les cinq grandes réformes qui peuvent apporter un relais de croissance en 2021-22 lorsque seront épuisées les réserves de change, sont impossibles à engager. Il s’agit de la réforme du système financier qui modernise l’industrie du capital sur ses différents marchés, la réforme de l’investissement qui, notamment, rétablit l’attractivité de l’Algérie pour les flux mondiaux de capitaux ; la réforme du système de l’affectation des ressources budgétaires qui modifie entre autres la part des subventions universelles et du soutien aux actifs publics défaillants ;  le la réforme du dispositif de l’exportation qui redonne une chance aux exportateurs algériens; et la réforme de la fiscalité qui réduise la taille de l’économie informelle au profit de la croissance comptabilisée. Impossibles ?  Ces réformes contiennent en creux la sortie du modèle distributif clientéliste de base qui constitue l’armature du régime politique algérien.

Il a montré une stupéfiante  inélasticité au changement. Après 5 années de contre-choc pétrolier et quatre exercices budgétaires déficitaires, la réforme n’a pas gagné un pouce dans l’action économique du gouvernement. Pourtant, sur chaque chapitre de réforme, les gains de moyens termes sont quasi évidents. Leurs torts ? Ils sont de moyens termes. Pas immédiats. Or, le modèle distributif clientéliste de base ne se conjugue qu’au présent. Réformer le secteur financier et le moderniser affaiblit  d’abord une partie de la base clientéliste du régime, avant de diffuser de l’efficacité dans le système notamment en rendant plus fluide le financement de la croissance des entreprises et l’entrée-sortie des capitaux. Réformer l’attractivité des IDE signifie accepter de lever le contrôle crypto-mafieux sur les partenariats entre les investisseurs étrangers et les investisseurs algériens.

Cela affaiblit la famille dominante dans le court terme même si dans le moyen terme cette réforme renforce le stock de capital étranger en Algérie tombé à son plus bas en termes de croissance ces quatre dernières années. Et ainsi de suite. Chaque réforme, ou presque,  peut avoir un coût politique de déploiement, passage contraint, avant des retombées en termes de performance macro-économique.

Ainsi, pour le budget de l’Etat que la réforme des subventions peut alléger d’autant de dizaines de milliards de dinars de gaspillage (énergie, eau, carburant, produits périssables, etc..) . Cela implique une hausse des prix et un transfert direct d’argent vers des populations cibles, ou l’institution d’un revenu universel direct (les deux réformes se défendent).  Personne n’a voulu prendre ce risque de la réforme depuis que les avertissements (Nabni, Care, le FMI, les think-tanks des partenaires souverains…), y compris celui de la task force auprès du gouvernement Sellal, disent que le modèle de la croissance par la seule dépense publique est en voie de se gripper.   

De ce point de vue, on peut historiquement considérer que le gouvernement du président Boumediene avait plus de flexibilité réformatrice que celui de Bouteflika-Ouyahia. En 1978, avant sa maladie à l’automne,  face à la pénurie des produits agricoles, il avait décidé de restaurer la liberté de commerce pour les CAPCS, les structures de la révolution agraire en charge de l’interface avec l’administration, les fournisseurs et le marché.

Une mesure d’ouverture «marchande » dénoncé alors comme un virage à droite de Boumediene, par une partie de la gauche. Mais une mesure qu’imposait la chute dramatique des rendements qu’avait entrainés un système de prix fixes dans l’agriculture étatisée. 

Un choc 2021-2022 plus violent 

L’impossibilité d’engager en 2019 les réformes nécessaires à l’économie algérienne pour en préserver la balance des  paiements,  n’est pas sans conséquence. Elle signifie que le choc de l’insolvabilité de 2021-22 sera plus violent. Et  les capacités de lui faire face, plus faibles. Donc obligatoirement plus dures pour la population algérienne.  

Ce scénario est clairement observé par les tenants actuels du pouvoir.  Il leur convient. Logique cynique du court terme politique. Objectivement, les années Bouteflika pourraient rester dans la postérité populaire pour les années qui ont vu les Algériens améliorer sensiblement leur niveau de vie. Et les années de l’après Bouteflika, qui commenceront probablement avant le choc de 2021-22 ; resteraient comme les années où les Algériens se remettront à se paupériser.  D’autant plus et à plus grande échelle, que le « standard » de leur vie aura été soutenu par l’argent public, la planche à billets et les réserves de change réunis.

L’incertitude politique dans laquelle le projet du 5e mandat présidentiel engage l’Algérie et ses promesses d’impasse institutionnelle, équivaut clairement à une hypothèque sur le moyen terme. Les déficits de la balance des paiements et du budget vont accélérer fonte des réserves de change et production de fausse monnaie (plus de 40 milliards de dollars équivalents dinars depuis 20 mois).

Donc, amplifier le choc de l’impact de 2021-22.  Engager les réformes n’éviterait pas le choc car beaucoup d’années ont été perdues. Ils en réduiraient la nuisance dépressive sur l’activité économique.  Ce n’est pas ce scénario qui intéresse le régime Bouteflika.  Mais le scénario inverse. Celui d’un semblant de statu quo transitoire en 2019, suivi deux ou trois ans plus tard par un effondrement des moyens de paiement qui rendra rétrospectivement «heureuse » l’ère de Abdelaziz Bouteflika.

Urgence de retirer le pilotage au court terme 

D’un point de vue de sécurité nationale, il est urgent de retirer le pilotage « courtérmiste » de l’économie algérienne à un président de la République qui ne pense qu’à sa gloire éternelle. Et qui est prêt à débourser chaque année 30 milliards de dollars des réserves de change et l’équivalent en dinars imprimés en excédents uniquement  pour préserver l’équilibre précaire qui peut lui permettre d’espérer mourir dans la fonction de président dans un pays socialement pacifié.   

Trop cher payé à l’échelle d’une nation. En particulier, une nation qui a connu l’humiliation de l’insolvabilité, la déchéance de l’émeute de la pauvreté, et les débordements insurrectionnels d’une démocratisation manquée. Le statu quo sans réforme était déjà exorbitant avant la chute des prix du pétrole en 2014. Depuis il porte un risque létal pour tout ce que le régime Bouteflika pense avoir bâti. Car l’histoire ne se lit plus comme il y a un siècle.  

Les choix stratégiques en économie, les politiques publiques qui en découlent, ne sont plus évalués sur leur effet de l’année. Plus personne ne parle de la même manière de certaines options des années Boumediene avec le recul de 4 décennies. Les années Bouteflika resteront sans doute pour l’éternité la double décennie de l’émergence ratée. Ce n’est pas une petite affaire. C’est tout simplement 500 milliards de dollars  de moins dans le PIB chaque année à partir justement de 2021-22, le moment où l’Algérie se remettra à la réforme. Cette fois sous la nécessité de l’économie monde. Comme en 1989-90.