Le gouvernement algérien ne veut plus des centrales hydro-électriques, une décision controversée.

Pour Arezki Derguini, député du Front des forces socialistes (FFS), derrière l’argument évoqué pour justifier la fermeture des centrales se dissimule un facteur moins abstrait : l’intérêt porté aux biens immobiliers attachés à ces centrales.

 

 

Algérie Presse Service, citant une source auprès du ministère de l’Energie, rapporte que « le gouvernement a décidé de fermer à terme les centrales hydroélectriques du pays et de consacrer les barrages produisant de l’électricité à l’irrigation et à l’alimentation de la population en eau potable ». La décision de renoncer à produire de l’électricité par les centrales de Kherrata, de Darguinah, d’Irraguen et de Ziama Mansouriah aurait été motivée, selon la même source, par le fait que ces centrales contribuent très peu au bilan énergétique de l’Algérie au regard des besoins en eau de la population.

Formidable raccourci : si l’on veut avoir de l’eau, il faut renoncer à l’électricité ! Et puis quoi encore ? Certes, il importerait plus pour nous de réfléchir à la transition hydraulique plutôt qu’à la transition énergétique mais de là à vouloir sacrifier tout le reste, voilà une manière bien expéditive !

Ce que je me fixe comme objectif dans ce texte, étant donné l’asymétrie d’information entre les citoyens et les décideurs, le législatif et l’exécutif, ce n’est pas de faire toute la lumière sur le sujet mais d’appeler les citoyens bien placés à s’exprimer pour éclairer l’opinion publique et les bases d’un choix public. Je ne puis être tenu pour individuellement responsable de mon état de sous-information mais nous le sommes collectivement. Et c’est à la transformation d’un tel état que j’appelle et que nous pouvons et devons transformer pour faire honneur à notre condition de citoyens. Je propose ici au débat des hypothèses de travail jusqu’à plus amples informations.

De ce que j’ai pu savoir, j’en viens à vouloir vérifier ou infirmer le point de vue suivant : nous sommes ici en présence de quelque chose qui ressemble fort à une campagne médiatique plutôt qu’à une information sérieuse. Cette campagne pourrait être l’œuvre d’un certain lobby au sein de la Sonelgaz intéressé par la liquidation des centrales pour arriver à la cession des biens immobiliers de la même entreprise. Cette opération profite de la confusion d’un environnement institutionnel marqué  par un défaut de coordination intersectorielle quant à la gestion du barrage. Si l’on ajoute une autre « allotélie » [1] de l’action publique en ce qui concerne le programme de transfert d’eau, on peut se demander si la promesse d’alimentation et d’irrigation des hautes plaines et la dépense qu’elle occasionne ne sont pas plus importantes que sa réalisation. On peut finalement se demander si une coalition occulte ne s’est pas formée pour profiter des opportunités libérées par le programme de transfert d’eau.

Reprenons l’argumentaire justifiant la décision de fermeture des quatre centrales hydroélectriques de l’Algérie.

Premièrement, le raisonnement est erroné. Il s’appuie sur une fausse évidence : les centrales hydroélectriques et l’Agence nationale des barrages et transferts (ANBT) puiseraient au même moment et dans un même stock d’eau. C’est faux. Il n’y a pas à tout moment de compétition entre les trois fonctions des barrages polyvalents : production d’électricité, gestion des crues et fourniture d’eau potable et d’eau pour l’irrigation. En revanche, en arrêtant la production d’électricité la gestion des crues, la lutte contre l’envasement pourraient devenir plus indifférentes aux responsables du secteur.

Deuxièmement, l’information destinée à l’opinion publique et qui serait à la base de cette décision est erronée : d’après le projet de transfert, le besoin en pompage est de 120 millions m3/an et la  retenue reçoit jusqu’à 360 millions m3/an grâce à un bassin versant de 652 km2. Le barrage doit donc gérer trois fois plus de quantités d’eau que le transfert n’en demande. S’il faut, en plus, tenir compte de l’envasement (55 millions de m3 en 1992) et des crues importantes (leur débit peut atteindre jusqu’à trois mille m3/s), la gestion du barrage est tout sauf simple et ne peut être transférée de manière innocente à une agence qui ne bénéficierait pas de la mémoire et de l’expertise d’un demi-siècle d’exploitation.

Le problème réside donc moins dans les quantités que dans la qualité de la gestion du barrage. Mal géré, les transferts ne seront pas assurés ; bien géré, il pourra satisfaire largement la demande.  Il vaut mieux donc logiquement envisager la solution du point de vue du rendement du barrage et considérer qu’une bonne gestion des barrages sera plus que nécessaire pour faire face aux besoins croissants de la population. Il faut noter qu’au barrage s’adressent deux autres demandes : celle pour les besoins de la population de la commune située en amont (Draâ El Kaïd) et celle pour les besoins de l’usine textile TEXALG surplombante. 

Au lieu d’envisager une fermeture de centrales hydro-électriques qui ferait gagner, dans un jeu à somme nulle, des ressources au secteur de l’hydraulique mais occasionner des pertes sèches au secteur de l’énergie, il serait plus rationnel de travailler pour un jeu gagnant-gagnant par une amélioration du rendement du barrage étant donné la tendance à la hausse des besoins.

Troisièmement, l’hydroélectricité a une place tout à fait particulière dans tout parc de production électrique. Sa souplesse de fonctionnement et sa rapidité d’utilisation lui confèrent une place irremplaçable comme base de la production d’électricité [2] ou comme moyen d’ajustement lors des pics de consommation. Même si elles ne devaient pas fonctionner toute l’année, l’existence de ces deux centrales dans le parc de production serait justifiée.

Quatrièmement, la fermeture des centrales mettra fin à un nombre important d’emplois directs et indirects, à la vie d’une filière technologique et d’un capital humain accumulé, autour des centrales et sur un territoire.  Que l’on me pardonne l’expression mais cela évoque une politique de la terre brûlée [3].  Le lobby de Sonelgaz intéressé par les biens immobiliers a presque réussi à faire accepter la fermeture des centrales hydroélectriques en proposant en compensation la promesse d’une centrale à gaz combiné. En vérité, il s’agit de faire accepter le principe de la fermeture avant de revenir sur celui de la compensation. Il sera facile d’imputer la responsabilité de la promesse non tenue à des circonstances indépendantes de la volonté de la Sonelgaz.

Cinquièmement, le gouvernement veut fermer des centrales hydroélectriques souples, fiables et très compétitives au moment où il se prononce pour un programme d’énergies renouvelables ambitieux. La Sonelgaz a annoncé l’objectif de produire 40% de son énergie à partir de sources renouvelables à l’horizon 2030 : on suit la direction opposée  que l’on dit vouloir prendre.

 

« Séparer les intérêts privés de l’intérêt public »

 

Le problème de ces centrales a commencé avec une mésentente entre l’ANBT et la Sonelgaz. Cette dernière, qui avait l’expertise, ne répondait pas à la demande de collaboration de la première qui avait la responsabilité du transfert. Son inertie a entraîné des retards dans les travaux ce qui a poussé l’ANBT à faire appel à l’arbitrage du Premier ministre Ahmed Ouyahia. Celui-ci a ordonné le transfert de la gestion du barrage de la Sonelgaz à l’ANB. Cette décision règle le problème théorique de l’autorité mais non celui pratique : de fait le barrage continue à être géré par le personnel de la Sonelgaz et l’ANBT n’est pas pressée d’en prendre les charges. La confusion subsiste en matière de compétences et de responsabilités.

Comme indiqué au départ, je soutiens que derrière l’argument évoqué pour justifier la fermeture des centrales se dissimule un facteur moins abstrait : l’intérêt porté aux biens immobiliers attachés à ces centrales. C’est ce qui expliquerait le silence des cadres de la Sonelgaz devant un tel sort fait à leur patrimoine matériel et immatériel.

En effet la Sonelgaz dispose de deux « cités » de style colonial, où se trouvent de nombreuses villas dont le statut de propriété devrait évoluer avec la fermeture. La perspective de fermeture présenterait des circonstances plus favorables à la régularisation de la situation des occupants et prétendants à l’occupation. A l’appui de ce point de vue, rappelons que le barrage de Beni Haroun, dans la wilaya voisine de Mila, se débarrasse de huit cents millions de m3/an : alors pourquoi ne pas prendre l’eau de ce barrage plutôt que celle d’Ighil Emda (wilaya de Bejaïa) pour épargner les centrales hydroélectriques, leurs emplois et leurs revenus ?

Pour être en mesure d’y voir clair, il faudrait pouvoir rendre compte de tous les intérêts que met en présence la gestion des barrages, pour distinguer ceux dont la compétition est légitime de ceux dont elle n’est pas, ainsi que de la manière de l’arbitrer. Il y a toujours des intérêts particuliers derrière un intérêt général : autrement, qui le défendrait et pourquoi un fonctionnaire s’en chargerait-il à l’exception de tous les autres ? Ce que l’on constate plutôt, c’est que le fonctionnaire ne veut plus être le dernier servi.

Dans la perspective d’une telle clarification, je suggère la séparation de la gestion du barrage (polyvalent par nature) des différents intérêts particuliers qui lui sont attachés. Ceci permettrait un arbitrage public et légitime entre les différents intérêts du point de vue du développement du barrage et des régions.

Il faut commencer par faire un sort aux biens immobiliers des centrales hydroélectriques et aux intérêts légitimes qui y sont attachés. Cela implique que le gouvernement veuille bien s’attaquer sérieusement à la question foncière en Algérie en même temps qu’à celle de la libéralisation. Car une telle démarche peut relever de celle plus large de la privatisation de la gestion des entreprises publiques et de leurs biens matériels et immatériels. On peut ici se demander pourquoi la gestion du barrage ou des centrales électriques ne peut pas être privatisée, tout comme les autres biens. Répondre à la question c’est se mettre sur la voie de la solution. Le faire au travers d’un débat public c’est faire droit aux intérêts légitimes.

Ce ne sont pas les fonctions du barrage qu’il faut séparer mais les intérêts particuliers qui veulent soumettre sa gestion à un autre intérêt que celui de son propre développement, un intérêt qui pourrait se révéler très peu attaché au développement du barrage et de sa ressource (un intérêt politique, par exemple). Cette agence indépendante pourrait être confiée aux anciens cadres de la Sonelgaz dépositaires du patrimoine immatériel de cette entreprise et occupants de ses biens dans le cahier des charges de laquelle on n’oublierait pas de mentionner la formation d’une relève.

Le développement de la métropole des hautes plaines et de son agriculture est assurément capital pour la région en aval et en amont du barrage (la région nord- sud de la partie Est de la wilaya de Béjaia). Cette métropole est en mesure d’assurer une excellente valorisation de la ressource hydraulique et, pour ce faire, elle devrait être fortement intéressée par le  rendement de ses retenues. Une mauvaise gestion du barrage qui l’empêcherait d’accéder au statut de barrage polyvalent, le réduirait à une station de pompage et ne prendrait pas en compte sa gestion à long terme et les effets sur son environnement laisserait craindre que les résultats du transfert hydraulique ne puissent pas être pas être à la hauteur des  besoins du développement de la métropole sétifienne et de son agriculture à long terme. Il est donc tout aussi faux d’opposer le développement des hautes plaines aux intérêts de la population qui vit autour du barrage quant à l’existence durable et profitable du barrage, que de vouloir opposer le secteur de l’énergie à celui de l’hydraulique. Il faut plutôt opposer une rationalisation  qui procède du complexe et de l’adhésion de son environnement, à une autre qui taille à coups de serpe et profite de l’absence de transparence.

Pour terminer je rappelle que dans mon état d’information incomplète, j’ai pris parmi les scénarios les plus vraisemblables celui dont je redoute la réalisation. Je milite pour que ce que je prévois n’advienne pas. Je me situe ainsi dans le cadre de ce qu’on appelle une « prophétie autodestructrice ». Je vise à empêcher que des intérêts privés occultes dans l’espace public ne réalisent leurs objectifs au nom et au détriment de l’intérêt général. Les intérêts particuliers doivent être à chaque fois clairement séparés et articulés à l’intérêt collectif. Et l’intérêt public doit être clairement exprimé et rapporté à chaque fois à des intérêts particuliers. Ce sont des intérêts particuliers qui rapportent à la société des profits et des pertes, qui s’identifient à un intérêt collectif ou refusent de le faire. L’on ne peut continuer à considérer le fonctionnaire comme un être à part, comme le représentant permanent et attitré d’un intérêt général abstrait dans un milieu, de surcroît, gangrené par la corruption. Le temps des vaches maigres n’étant pas aussi éloigné qu’on le pense, il faudra bientôt faire de la place à la rationalisation de la dépense publique, autrement dit demander des comptes au fonctionnaire.

 


 

Notes

 

[1] Du grec ancien ἄλλος, allos (« autre ») et τέλος, telos (« finalité ») : situation dans laquelle le but atteint est différent de celui qui était prévu (Wiktionnaire).

[2] Quand toutes les centrales sont à l’arrêt, elles seules peuvent redémarrer de manière autonome en quelques minutes et relancer l’ensemble du réseau.

[3] On ne privatise pas sur la base du savoir-faire accumulé, que l’on a tendance à considérer comme un obstacle plutôt que comme un atout, parce que l’esprit de la libéralisation est confus.