Le dispositif répressif a connu une escalade de plus dans la capitale pour ce 19e vendredi, alors que la semaine a prolongé le désert politique du côté du régime. Impasse intégrale ?

Les forces de police déployées sur leurs parcours ont été de toutes les provocations contre les plus de 20 000 personnes qui ont marché où se sont rassemblées dans le centre-ville d’Alger par ce 19e vendredi après-midi sous une température de 32 degrés.

Interpellations par dizaines, fouilles, intimidations, assaut contre des groupes de militants, tentatives de barrer de nouveaux accès, chasse au drapeau amazigh : la police n’a rien ménagé aux manifestants.  Après la reprise de la judiciarisation des arrestations de manifestants la semaine dernière avec l’affaire de l’emblème Amazigh, l’escalade dans la répression, paraît clairement l’option choisie par le chef d’Etat-major pour confiner le mouvement populaire au creux de l’été débutant.  

En retour, les mots d’ordre  dans les rues d’Alger ont continué d’évoluer de manière remarquable pour ne plus cibler que Ahmed Gaïd Salah, « véritable chef de la Issaba » dans la majorité des mots d’ordre. Dans les panneaux portés par les citoyens, les commentaires sur les discours du chef d’Etat-major sont plus vindicatifs que sarcastiques au fil des vendredis. Au bout de l’avenue Khettabi près de la Grande Poste, une bousculade vers 16 h a failli dégénérer en bataille avec la police qui cherchait à récupérer des drapeaux amazighs au milieu d’une foule de plusieurs milliers de personnes. Résultat, les mots d’ordre contre le pouvoir se sont radicalisés et ceux contre le chef d’Etat-major en particulier. La tension a été vivace toute l’après-midi. Le recours à la répression systématique du hirak est attribué par les manifestants au seul général de corps d’armée, patron de l’armée, et désormais de l’Etat, dans le creux de l’impasse dans laquelle il persiste à s’enfermer.

Une incarnation caricaturale du sécuritaire

Les acteurs politiques et de la société civile engagés dans un processus de production d’une proposition commune de solution politique demeurent perplexes au sujet des intentions du chef d’Etat-major.  Rien n’indique qu’il souhaite s’engager dans la voie du dialogue qu’il a évoquée du bout des lèvres et que le président de l’Etat a souhaité sans donner de suite.

Le fait est que les trois pieds sur lesquels fonctionne depuis un demi-siècle le régime autoritaire algérien se sont réduits à un seul sous la pression du mouvement du 22 février. Le régime a toujours réprimé l’expression populaire autonome, mais a combiné à cet instrument deux autres pour donner une substance à sa domination sur la société, la production de projets politiques et l’animation d’un contrat social basé sur la redistribution partielle de la rente énergétique.

Au début des années Bouteflika, les trois moteurs de la domination du régime ont fonctionné de concert. Le président de la République a produit un sens politique à son premier mandat avec le projet de réconcilier les Algériens dans un pays pacifié. Il a eu le renfort, dès 2005, d’une rente pétrolière exceptionnelle, pour opérer la redistribution. Il a recouru à la répression brutale face au mouvement des arouchs en Kabylie puis face aux émeutes et manifestations de janvier-février 2001, pour montrer qu’il ajoutait toujours la gestion sécuritaire à la panoplie des instruments de domination.

La production de projets politiques a disparu depuis décembre 2005 et le premier accident de santé de Abdelaziz Bouteflika. Le seul discours distillé sur ce front est celui, rébarbatif, de Ramtane Lamamra, faisant de l’Algérie un « exportateur net de stabilité ».  Le peuple algérien a cessé d’être traité politiquement par le régime, faute de contenus et de relais.

La rente s’est brutalement rétractée depuis 2014 et, sans même être passé à une politique d’austérité, le régime s’est retrouvé sans ressort clientéliste pour amortir la colère populaire montante. Dans un tel contexte, Ahmed Gaïd Salah est venu incarner de manière caricatural le recours au dernier des trois pieds qui ont soutenu la longévité du système politique algérien : la gestion sécuritaire, par la répression et l’intimidation.  Cette option, désormais nue devant les Algériens remontés contre la haute hiérarchie de l’ANP, est condamnée à l’échec, si son but est de maintenir le système à l’identique.  Elle est chaque vendredi mise en déroute par la persévérance des Algériens dans la contestation pacifique. Un nouvel acteur peut accélérer l’issue de ce recours anachronique à la gestion sécuritaire comme ultime recours, le front politique de l’opposition et de la société civile.

Vers une conférence nationale unique

Le mouvement populaire s’essouffle dans sa capacité à maintenir les mêmes mobilisations spectaculaires sur la distance très respectable de plus de 4 mois. La radicalité de son expression pallie en partie cette déclinaison des chiffres, accentuée en réalité par la conjoncture estivale qui débute.  Mais les initiatives politiques arrivent à bon point pour prolonger, sur le terrain des solutions de sortie d’impasse, le souffle si puissant d’un mouvement sans précédent.

Après la conférence des acteurs de la société civile le 15 juin courant, les événements se sont accélérés avec la naissance, le mercredi 27 juin courant, d’une initiative, l’alternative démocratique, qui vient, autour de partis politiques de la mouvance progressiste (FFS, RCD, UCP, PT, PST,  etc…),  poser ses jalons pour une transition démocratiques négociée. 

 Pendant ce temps, le pôle  des forces du changement s’est donnée la date du samedi 06 juillet pour tenir un forum du dialogue national validant une feuille de route pour la transition démocratique.  Les textes et projets de texte, fruits des deux dynamiques, même s’ils ne se recoupent pas sur tous les points, demeurent assez voisins, maintenus dans une proximité de fait par les revendications dégagistes toujours très vivaces dans les manifestations populaires.  

La possibilité s’est précisée ce jeudi d’un rapprochement entre les deux démarches pour tenir le même événement national producteur de la même feuille de route incluant les acteurs de la société civile. De nombreux médiateurs y travaillent. Pendant que le sens politique a déserté le régime appuyé sur la seule approche sécuritaire, il fait de grands pas dans l’opposition et chez la société civile, unanimement conscients que c’est dans l’unité d’action qu’il réside encore une ultime chance de forcer le pouvoir politique à venir à la table du dialogue sur un autre agenda que celui de se renouveler en urgence par des présidentielles.

Contrairement à une idée qui se répand ces dernières semaines, le temps ne joue pas uniquement contre le mouvement populaire. Sans possibilité de se re-légitimer, le régime ne peut pas compter dans la durée sur la seule gestion sécuritaire des Algériens.  Cette citation de Georges Clémenceau président français, héros de la 1ere guerre mondiale, vient le rappeler : «  On peut tout faire avec une baïonnette, sauf s’asseoir dessus ».