Plusieurs centaines de milliers d’Algériens ont marché dans les rues de leur capitale ce vendredi, 26 avril. Ils se sont aussi beaucoup parlés entre eux. 

Le draconien dispositif de la gendarmerie nationale bloquant les accès à Alger dès le jeudi soir a réduit de quelques milliers le nombre des manifestants ce vendredi dans les rues de la capitale. Pas de quoi changer l’ambiance populaire festive qui fait la marque de la Révolution pacifique depuis le 22 février. Ils étaient encore des grappes constantes  à dévaler des pentes de la ville à la mi-journée passée pour en occuper, dans la densité, le centre après avoir marché sur les deux axes  habituels de Hassiba et de Didouche.  

Les Algérois ont gardé leur bonne humeur printanière dans la protestation. Les drapeaux nationaux sont de plus en plus grands, les pancartes et les banderoles de plus en plus nombreuses. Les tables de commerçants au bord des parcours pullulent désormais. La Révolution s’installe dans sa durée. Place Audin, le tunnel est fermé pour le 2e vendredi consécutif, mais cette fois la police a libéré totalement le Boulevard Mohamed V. Conséquence palpable, l’ambiance est plus détendu sur l’esplanade des 3 horloges qui ornent ce haut lieu du mouvement à Alger. Sur l’axe, le plus populaire, entre Place 1er mai et la rampe Tafourah, aussi la Révolution a pris ses habitudes hebdomadaires. Le cortège de Jil Jadid arrive à 14 heures aux arcades de la rue Belouizdad, celui du collectif « article 7 » 15 à 20 minutes plus tard, et les carrés d’Alger Est à 14 h 45 avec en arrière plan les premiers maillots du BVB team d’El Harrach.

 Au bout de 10 vendredis de marches populaires, les rituels se précisent. Le passage sous la trémie de Mauritania est l’apothéose que l’on prépare à l’entrée en reformant les carrés, alors qu’au-dessus,  des groupes affichent leurs slogans pour les photos du jour.  Une grande banderole se charge de rappeler que l’ancien ministre Abdeslem Bouchouareb est l’homme qui a permis « les fortunes nouvelles de l’assemblage automobile ».

Les mots d’ordre contre la corruption sont toujours aussi puissants. Ceux qui mettent en cause directement Ahmed Gaïd Salah progressent depuis deux vendredis. « ll nous a trahi »  commente une quinquagénaire, boulevard Amirouche, reprise aussitôt par son amie : « il a trahit ceux qui ont cru en lui, pour moi c’est une figure de l’ère Bouteflika qui doit partir ».`

Parlement populaire sur Didouche 

Les manifestants du vendredi à Alger se posent des questions sur l’avenir de leur mouvement. Ils en parlent dans des forums improvisés sur les parcours du centre-ville, à la Grande Poste, sur Didouche Mourad ou Place Audin. Grand thème du jour, le rôle proéminent du chef d’Etat-major, Ahmed Gaïd Salah, que l’on retrouve sur toutes les lèvres.  Est ce à lui de faire le ménage ? Est ce que ce n’est pas en train de virer au règlement de compte avec l’emprisonnement de Rebrab parmi le lot des oligarques proches de Bouteflika ?

Certains interpellés sur le sens de leurs slogans, s’appliquent à en expliquer le sens parfois implicite. « Quand on dit que tout le système doit partir, cela comprend tous les responsables qui ont travaillé avec Bouteflika. C’est clair non ? », s’enflamme un homme aux cheveux blancs tenant une banderole avec son épouse.

Dans les discussions spontanées, des noms son cités pour la transition.  Toujours dans la prudence. Les oreilles des « dégagistes » à tous crins ne sont jamais très loin. Les plus jeunes préfèrent circuler entre les forums ou aller chanter avec les supporters du Mouloudia, dans les escaliers d’El Babor entre rue Pasteur et Didouche, le fameux refrain « Sorry Gaïd Salah ». Les gens sont heureux de se retrouver. Et le montrent.

Il y a 15 jours, à cet endroit de Didouche l’air était devenu irrespirable après l’attaque policière qui a asphyxié Place Audin et le tunnel des facultés bourré de monde. « Ce que je sais, c’est qu’ils ne pourront pas organiser les élections en juillet. Pas avec Bensalah et Bedoui », affirme, déterminée, Asma universitaire et marcheuse depuis le 1er mars. « Le 22 février, j’étais à l’étranger, et je le regrette », ajoute-t-elle.  La Révolution a pris ses quartiers dans le centre-ville haussmanien d’Alger. On y chante, on y rit, et on y échange ses avis, parfois ses doutes, sur le sort de cette aventure inespérée d’un peuple qui se passionne pour la liberté. A 17 heures, les rassemblements se font plus clairsemés. La Révolution reviendra tous les vendredis, « Ma ranach Habsin » chante la rue. Et elle sait que ce sera le cas.