Les images des 8e premiers vendredis de Révolution à Alger ont donné la part belle à la Grande Poste et à la place Audin. Pourtant, le plus grand flux populaire nous vient d’une autre route. 

Sous les arcades de l’entrée de la rue Belouizdad la clameur circule dans le sens de la marche. D’Est en Ouest. C’est ici que prend forme le fleuve d’Alger Est. A la confluence du toboggan qui, par la salle Harcha déverse les torrents de Diar Saada, Birmandreis et le plateau des Annassers, et de la rivière qui draine tout le reste de l’Est de la capitale. Ici prennent forme les carrés, les mots d’ordres, les tonalités d’une population gigantesque. Celle d’un demi-siècle d’expansion d’Alger autour de sa baie. D’Ouest en Est. Et vers les terres planes du grand El Harrach, derrière sa ligne de crête descendante.

Le BVB ne déboule jamais ici avant 15 heures. Il faut être patient et attendre. A l’affut des « nouveautés » du jour dans le flot aujourd’hui un peu plus tranquille des marcheurs.  Le BVB ?  L’acronyme du Borussia Dortmund, le club allemand en jaune et noire dont se sont emparés depuis 30 ans les supporters de l’USMH aux couleurs identiques. Dès que le premier maillot BVB sortent du virage au bout de l’Ilot Benhaffaf, le son monte jusqu’à place Premier mai.

Le ciel menaçant de ce 9e vendredi de manifestations à Alger, n’a qu’à bien se tenir.  Le BVB s’annonce à l’entrée d’Alger centre. « Ham Djaou Ouled El Harrach, la Montagne PLM ».  Ils sont bien là en effet.  Jeunes, bariolés, fougueux, « ils ne sont pas venus en famille » plaisante un manifestant peu rassuré par ce voisinage turbulent dans la marche. Ils chantent, ils sautent, s’arrêtent et forment un cercle au milieu de la marche pour danser. La séquence BVB du vendredi annonce le thème de Dawla Islamiya. Les jaunes et noirs chantent tous les mots d’ordre de la Révolution. Ils veulent – « Irouhou Ga3 » dégager tout le monde. Mais ils ont leur marque propre « Harachia, Dawla Islamiya ». Pas la peine d’en parler avec l’un d’entre eux. « Dawla tefham ghir hakda »  (L’Etat ne comprend que ce langage) rétorque un BVB, bien conscient que son mot d’ordre fait désordre.  Passés Place 1er mai, la rue Hassiba Ben Bouali va aspirer tous les flots d’Alger Est et en diluer les aspérités. 

Des territoires qui se malaxent 

Sur l’axe Belouizdad-Hassiba-Amirouche, les identités des marcheurs sont d’abord territoriales. Les jeunes de l’Appreval, à Kouba, un carré de cinq cent jeunes, reprend tous les slogans « dégagistes » et ajoute « Ouled l’Appreval ». Pareille pour les jeunes de « Salembier », ancien nom d’El Madania. Génie de la Révolution, la rue Hassiba malaxe tous ces ingrédients. Des familles toujours en nombre, des collègues de bureau, des associations derrière leur banderole, des groupes d’amies entrecoupent « les territoires ».  Le BVB veut rester compacte mais se dilue un peu dans le nombre. Des jeunes filles affleurent sur ses flancs. Les regards obliquent se multiplient. Discrètement.

Devant le foyer des cheminots, la présence de Karim Tabbou provoque un immense attroupement. Les plus anciens passent leur chemin. Et commentent. Il y’ a encore de la défiance vis-à-vis des politiques. Surtout sur le canal révolutionnaire d’Alger Est.  

« Il faut que l’on organise ce mouvement très vite. On est en retard » estime Salah, 45 ans, syndicaliste à Sonelgaz. Un peu d’usure chez le peuple ?  A l’entrée de la trémie de Mauritania la foule, dense et bien chauffée sur le parcours de Hassiba, scande « Maranach Habsin. Rana Rajin koul Djemaa », (on ne va pas s’arrêter, on va revenir tous les vendredis ». Faut-il la croire ? A la sortie de la trémie, c’est le boulevard Amirouche qui accueille le peuple d’Alger Est. L’heure d’une première décantation à l’arrivée sur la Grande Poste.

Entre ceux, les plus jeunes BVB et autres, qui voudront, par rue Pasteur et boulevard Mohamed V, battre tout le pavé d’Alger centre et ceux qui en resteront là pour ce 9e vendredi. A La Grande Poste, Alger Est rencontrent Alger des hauteurs et des quartiers ouest de la capitale. Classes moyennes plus cossus. Mais mots d’ordres identiques. Ou presque. « Il faut rester unis, ils partiront » explique un quadragénaire barbu à des jeunes qui l’entourent sur la rampe Tafourah. Alger-Est a tout compris.