Après une semaine de folklore dans les annonces à la candidature, la décantation s’accélère et le débat se focalise sur le sens d’une candidature bien précise, celle du général à la retraite. 

Le candidat Ali Ghediri a occupé le haut de l’affiche en ce début de pré-campagne électorale après ses deux premières sorties médiatiques à RadioM (off-shore) et au forum de liberté.  Ses prestations ont été diversement appréciées et laissent rarement indifférent. Les Algériens, encore minoritaires, qui s’intéressent activement au sort de la présidentielle  du 18 avril prochain sont partagés entre les qualités et les faiblesses de ce nouveau visage  atypique de la scène politique.  Détermination, sincérité et simplicité à son crédit, difficulté à être fluide dans l’expression de ses idées en arabe, pas encore rodé dans la rhétorique communicative de son projet, à son débit. Le fait est que Ali Ghediri a fait de l’ombre, depuis sa sortie publique, à toutes les autres annonces de pré-candidatures, y compris à celle de Ali Benflis, le challenger historique de Abdelaziz Bouteflika.

Après avoir provoqué un mini-vent de panique à la présidence de la République et à l’Etat-major de l’ANP, il divise désormais l’opposition, écartelée entre la tentation de le soutenir pour certains et le maintien de l’option du boycott dans le cas de la candidature, désormais quasi certaine, de Abdelaziz Bouteflika. Cette dernière donne rend d’ailleurs sa candidature « avec ou sans Bouteflika » très clivante. Saïd Djaafer, journaliste et analyste politique au long court, affirme dans le CPP de RadioM que « Ali Ghediri est le Ali Benflis de 2004 ». Au sens où il va créer une illusion dans certains milieux, et qu’il finira surtout par servir de grand électeur du président en place. Car comme cela est de règle, si Bouteflika se présente, il ne peut pas perdre. En quoi donc la candidature du général à la retraite serait-elle plus qu’un faire-valoir pour le cinquième mandat de Bouteflika ? 

L’homme de la situation ou pas ?

Les premiers enseignements sur le début de campagne de Ali Ghediri le situe assez clairement sur le terrain de la rupture qu’il promet aux Algériens. Il a choisi de faire sa première sortie médiatique sur deux médias électroniques indépendants, RadioM et Huffpost Algérie, tenues en quarantaine par le pouvoir politique, comme l’ensemble de la presse  électronique. Il a commencé, pour conduire sa conquête de l’opinion, à s’entourer de personnalités connues pour être elles aussi critiques et indépendantes, à défaut d’être dans la dissidence ouverte. C’est le cas par exemple de Me Mokrane Ait Larbi (coordination de la campagne),  H’mida Layachi (direction de la communication) et Ferhat Ait Ali (cellule programme économique). Les prises en charge spontanées de la collecte des 60 000 parrainages « se sont multipliées dans les wilayas du pays durant la semaine », selon l’entourage du candidat,  au point où Ali Ghediri a admis être optimiste, sur RadioM, par rapport au franchissement de cette première barrière à l’entrée dans la course à la magistrature suprême.

Les retombées de ses deux premières sorties sur les réseaux sociaux sont finalement plutôt favorables, même si des réserves sincères sont nombreuses sur sa capacité à être « l’homme de la situation », comme le définit une partie de ces soutiens. La contre-attaque est en marche. Le général à la retraite Ali Ghediri fait  face notamment à deux types d’attaques qui lui prêtent un rôle de « candidat caché » du général Toufik ancien patron du DRS, pour les uns, et « d’homme sponsorisé » par Issad Rebrab, le patron de Cevital, pour les autres.  La violence et l’identité des pourfendeurs (Tliba, Ghoul, ect..) du général à la retraite Ghediri conforte l’idée dévoilée par Ahmed Gaïd Salah dans ses « envolées » fielleuses, que le système n’est pas tranquille avec ce candidat non prévu par les radars classiques du projet du 5e mandat. Pendant ce temps, la machine électorale pour la « réélection » de Bouteflika s’est mise massivement en route depuis plusieurs jours. Elle conforte les partisans du boycott dans leur analyse. « Avec Bouteflika candidat, il n’y a pas d’élections ».  Sur quoi compte alors Ali Ghediri pour « défier le système », et remporter une élection qui n’en est pas une puisque promise de fait un candidat sortant, constitutionnellement même absent et en incapacité ? 

Le TSB, une vague virtuelle

L’abstention massive des Algériens est identifiée comme le grand handicap face à toute candidature sérieuse pour en finir avec le règne à rallonge artificielle de Bouteflika et de son clan. Ali Benflis s’est cassé les dents sur le scepticisme des Algériens pour aller voter le 16 avril 2014 dans une « élection » promise à un président à peine audible sur une chaise roulante.  Dans les ralliements politiques qui se dessinent en faveur de Ali Ghediri, il existe une motivation commune de « tout sauf Bouteflika »,  le TSB,  chez de nombreux acteurs.

Cette attitude a touché y compris Mouwatana dont une partie des animateurs penchent désormais plus pour l’option de faire barrage au 5e mandat annoncé, non pas par le boycott, mais par le soutien à la candidature qui peut le plus l’empêcher dans les urnes. Mais cette vague virtuelle de sentiment de TSB, le « tout sauf Bouteflika » qui peut changer la donne électorale, existe-t-elle vraiment dans l’opinion algérienne, et surtout est-elle traduisible en vote populaire de barrage contre la continuité de fait ?  Rien ne l’indique encore près de deux semaines après la convocation du corps électoral. Les Algériens ne se passionnent pas pour le rendez-vous du 18 avril. Les élites tentent de s’y intéresser, mais ont pour leur grande partie déserté depuis trop longtemps l’action publique pour redevenir rapidement des acteurs du changement. Si un effet TSB, « tout sauf Bouteflika » se développe les prochaines semaines dans l’opinion, ces signes avant-coureurs restent encore faibles. C’est pourtant objectivement, sur cette vague hypothétique du TSB,  que reposent les chances de la campagne de  Ali Ghediri de fragiliser les certitudes de victoire à la régulière du camp présidentiel. Si les Algériens hostiles au statu quo et abstentionnistes habituels changent, pour une partie d’entre eux, de point de vue sur comment en finir avec la présidence inerte à vie de Bouteflika,  le candidat Ali Ghediri est celui qui, parmi les autres candidats pour le moment, peut en bénéficier le plus dans les urnes. A condition qu’il réussisse à incarner suffisamment une solution potentielle de changement et de convaincre une partie de l’opinion qu’il continuera à se battre pour cette solution au-delà du 18 avril dans tous les cas de figure. 

Abstention et nouvelle situation politique

Un signe ne trompe pas sur l’enjeu de la participation. Lorsque le pouvoir est certain de gagner « à la régulière », il mène une campagne civique pour la participation des Algériens au vote aussitôt connue la date du vote. Cette campagne civique en faveur de la participation au vote se fait attendre. Elle risque cette fois de jouer un mauvais tour au projet de « faire passer » le candidat absent Abdelaziz Bouteflika. Elle conduirait l’administration à un trafic massif des résultats au cas où le président sortant échoue ne serait-ce qu’à être élu, sans fraude, au premier tour. Ce serait le début d’une nouvelle situation politique.

La vague du TSB est virtuelle. Elle peut le rester jusqu’au 18 avril. Et le scénario de 2014 se reproduirait à l’identique. Avec cette fois Ali Ghediri à la place sans doute de Ali Benflis.  Elle peut aussi enfler à l’approche de l’échéance, une fois lancé le débat et révélé les enjeux.  Certes nous sommes trop proches du 18 avril pour qu’une vague du TSB balaie tout sur son passage. Mais dans le même temps, le processus électoral n’évolue pas dans un contexte stable et totalement prédictible. Entre l’état de santé de Bouteflika variable toujours critique dans le camp présidentiel, et l’étendue de l’audience et des ralliements à la candidature imprévue de la « rupture sans reniement », les prochains jours seront décisifs dans la tournure de l’Histoire.