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Les médecins résidents ont brisé l’interdiction de manifester à Alger en vigueur depuis 2001.

Certes, les policiers n’ont pas fait usage de leurs matraques mais les médecins ont aussi réussi à déjouer leur vigilance de deux manières : en contrôlant la diffusion des informations sur le lieu et le parcours de la manifestation et en propageant de vraies fausses informations.

Le 12 février dernier, les médecins résidents, en grève depuis plus de trois mois, ont brisé l’interdiction de manifester à Alger, en vigueur depuis la « marche des Aarouch » de Kabylie, le 14 juin 2001. Ils ont réussi à marcher dans les rues de la capitale et même à atteindre le siège de l’Assemblée populaire nationale (APN). Exploit que nulle organisation n’avait réussi durant ces dernières années.

Deux facteurs expliquent ce succès. Les forces de l’ordre n’ont pas matraqué les manifestants. Contrairement aux fois précédentes, ils se sont contentés de les bousculer et de former un bouclier qui les a entourés et accompagnés leur marche. « Nous avons eu l’information selon laquelle la police n’allait pas utiliser la force contre nous », nous a dit un membre important du CAMRA.

Cependant, le principal facteur expliquant ce succès est la tactique des grévistes : ils ont pris de court tout le monde, et les policiers se sont retrouvés à déplacer, dans la précipitation, leurs dispositifs d’un site à un autre. C’est ainsi que les médecins ont pu amener le président de l’Assemblée populaire nationale, Saïd Bouhadja, à les recevoir, avant qu’il ne regrette son initiative moins de 24 heures après.

 

Des informations diffusées au compte-gouttes.

La seule information qui avait été rendue public par les dirigeants du CAMRA est la suivante : une manifestation pacifique nationale aura lieu le lundi 12 février 2018. Ils n’ont communiqué ni le lieu ni le mode d’action. Plusieurs plans ont été proposés, et le dernier a été adopté la veille même de la marche. L’information n’a pas non plus été donnée à tous les résidents. « Nous avons démasqué des infiltrés dans notre mouvement », nous a expliqué un membre dirigeant du collectif qui a ajouté : « Le vrai plan d’action a été communiqué aux gens les plus dignes de confiance. Nous avons aussi opté pour la propagation de fausses informations. »

Maghreb Emergent s’est rapproché de plusieurs médecins résidents et a constaté que le dernier plan adopté a été communiqué la veille et que l’information a été diffusée de façon progressive à partir de 15 heures. « Nous avons été appelés à être à la disposition des dirigeants (du collectif, NDLR). Moi, personnellement, j’attendais ma tâche, et j’ai été invité à me présenter devant la Grande Poste une heure avant la marche », nous a confié un médecin résident. « J’ai été informé un jour avant, vers 15 heures et ma copine à 22 heures » a confirmé une autre résidente.

 

Un coup de sifflet auquel les policiers ne s’attendaient pas

Le CAMRA a appelé les résidents grévistes « choisis et/ou sélectionnés» à se rejoindre autour de la Grande Poste d’Alger, et à attendre le coup d’envoi, qui serait donné par « sifflet », pour se rassembler sur la placette et marcher ensuite vers l’APN. Ce groupe principal se formait de tous petits sous-groupes, parfois d’une seule personne. En attendant le signal, ils faisaient semblant de se balader ou de faire des achats.

D’autres groupes ont été chargés de se rassembler dans différentes artères et différents quartiers d’Alger. « Nous étions des groupes formés de 150 à 200 membres. Et nous étions dispersés un peu partout afin de couvrir nos confrères de la Grande Poste », nous a dit une résidente proche du CAMRA. La plus grande partie de résidents s’est présentée de bon matin dans la cour du CHU Mustapha Pacha comme chaque semaine, chose qui a induit les forces de l’ordre en erreur.

Comme à chaque sit-in national des médecins résidents, un très important dispositif des forces de l’ordre a été mobilisé au tour du CHU Mustapha Pacha. Un autre moins important a été installé à la Grande Poste et un autre encore, beaucoup moins important, devant le siège de l’APN.

 

Les forces de l’ordre prises de court

Jusqu’à 10 heures du matin, tout se passait bien pour les services de sécurité. Une fois le coup d’envoi donné à la Grande Poste, des centaines de médecins commençaient à sortir de partout et criaient « Résidents en colère ». Ils ont pu forcer le dispositif de sécurité et marcher en deux groupes vers l’APN. Le premier a pris la rue Larbi Ben M’hidi et une fois devant la statue de l’Emir Abdelkader, a bifurqué à droite, vers le Front de mer. Le deuxième a pris la rue parallèle, la rampe Ben Boulaïd. Un troisième petit groupe était déjà présent près du siège de l’APN.

« Au début, ils étaient plus nombreux que nous à la Grande Poste et nous n’avons pas pu les empêcher d’avancer », nous a dit un policier, chose que nous avions constatée nous-mêmes sur place. Au moment où les centaines de médecins ont réussi à se rassembler devant l’APN, les renforts des forces de l’ordre arrivaient de la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) et le dispositif policier du CHU Mustapha Pacha était déplacé.

Nous avons contacté plusieurs fois la DGSN pour confirmer auprès d’elle nos informations. Elle nous a orientés d’une cellule de communication à une autre mais nous n’avons pas eu de réponse à nos questions.