La chronique hebdomadaire de El Kadi Ihsane sur El Watan s’est intéressée cette semaine à la courbe de croissance du PIB algérien et accessoirement à sa corrélation avec les dépenses de l’ANP.

L’économie de l’Algérie est-elle en train d’entrer  doucement dans un long tunnel de croissance faible ?  Le chiffre médiocre de 1,7% de 2017 doit être considéré pour ce qu’il est. Une probable  entrée en crise du modèle de croissance des années post-1er mandat.

Le coup de relance de la commande publique pour 2018 n’est pas certain de faire remonter la croissance du PIB à plus de 3% comme le pronostique la banque mondiale. La performance du premier semestre 2018 par rapport à son homologue en 2017 est seulement de 1,3% de hausse de la production intérieure brut. Le risque de retombée au voisinage de la frontière des 2% en 2019 est anticipé dans la prévision de la même banque mondiale. Quel est le problème ? L’économie algérienne ne sait plus croitre que par l’injection de la commande publique.

Dès que celle-ci baisse, elle s’étrangle. Sans qu’aucun relais vigoureux n’arrive à lui redonner suffisamment d’élan pour décoller. Pire encore. Le modèle de croissance post 1er mandat génère un dynamisme économique sous-performant. Les meilleurs chiffres de la croissance PIB de la double décennie Bouteflika se situent au début de son règne. 4,97 % de croissance moyenne pour la période 2000 -2005. C’était avant le pétrole à plus de 100 dollars et le lancement des grandes dépenses d’équipement.

Bien sûr l’Algérie de l’après-guerre civile et l’ajustement structurel (la guerre cachée) repartait de bas quand le président Bouteflika est arrivé.  il existe un effet masse qui rend plus difficile une croissance élevée sur un PIB qui a presque doublé les cinq années suivantes. Mais de nombreuses expériences dans le monde, la Chine, la Turquie, le Brésil, ont montré qu’il pouvait exister des dynamiques de croissance forte qui résistaient à cet effet masse et maintenait la progression de la richesse nationale au-dessus des 4% durant plusieurs années.  L’économie algérienne n’a plus jamais fait plus de 3,79 % (2014) de croissance du PIB depuis 2006. Un peu comme si l’arrivée massive de l’argent public avait réussi à évincer la croissance forte du premier mandat de Bouteflika (4,9 %).

Le faux nez du souverainisme 

Pour comprendre ce qui s’est passé durant les années Bouteflika en économie il faut ajouter le rappel de l’évolution du cadre légal à celui de la lecture des chiffres.   L’arrivée des grands excédents budgétaires à partir de 2006 va rendre possible la mise en place de la doctrine prétendument souverainiste du président Bouteflika. Que l’on s’entende bien. Dans cette doctrine l’idée est de faire apparaître l’Etat, aux yeux de l’opinion, comme étant l’agent direct de la croissance économique.

L’Etat s’est accaparé de l’essentiel de la sur-rente énergétique de cette période sans pouvoir la transformer en croissance forte. L’histoire économique du monde nous enseigne que les infrastructures nouvelles ne créent pas automatiquement une économie dynamique. Je cite souvent l’exemple de l’hippodrome géant de Zemmouri – construit avant les années Bouteflika- qui tombe en ruines faute d’un management délégué de la filière du pari hippique. Entre programme de logements, bâtiments institutionnels, raccordement aux réseaux d’utilities  Le président Bouteflika s’est remis  en mode année 70. L’Etat  investit, réalise, distribue. Les autres acteurs, c’est à dire notamment les entreprises travaillent pour lui.

Le souverainisme Bouteflikien est faussement une protection comme l’international mais une éviction des acteurs domestiques autonomes de l’économie nationale. Face au 51-49 qui  a désertifié l’Algérie des investissements directs étrangers, il faut citer toutes les mesures qui ont bloqué l’investissement privé algérien en empêchant son extension à des secteurs sous monopoles publics ou à l’étranger.  En situation de baisse des revenus de l’Etat, le président Bouteflika aurait du logiquement renouer avec son logiciel du temps de la rareté de la ressource publique, celui du premier mandat.

Il aurait redonné l’initiative à nouveau aux acteurs privés pour être le moteur de la croissance du PIB que la dépense publique n’arrivera plus à tirer de manière importante comme par le passé. Ce nouveau modèle de croissance suggéré par la task force auprès du gouvernement Sellal a été jeté aux orties. Il a un corollaire politique impossible à assumer dans la fin de vie du régime Bouteflika, il doit redonner de la liberté économique aux acteurs. L’Algérie est classée en 2018 parmi les 10 pires pays du monde en matière de liberté économique dans l’indice Frazer qui englobe 159 pays. La trajectoire du PIB algérien peut être de plus en plus découpler du prix du pétrole les prochaines années et liée à cette indice.

Même au pire de la tension Algérie-Maroc … 

La confiscation de la production de la croissance par les acteurs autonomes de l’économie a  créé une double  dépendance du règne de Abdelaziz Bouteflika.  La première est une dépendance vis à vis du financement direct de la paix sociale non par l’incitation à la production mais par la subvention universelle insoutenable et porteuse de contre-choc inquiétants pour le vivre ensemble à moyen et long terme. La seconde est une dépendance de plus en plus forte – contrairement aux apparences –  vis à vis des « anciens décideurs » de l’armée algérienne.

Le président Bouteflika, éclaboussé dans son premier cercle par les pires affaires de corruption connue de l’Algérie indépendante,  a « acheté » ses mandats successifs par de la redistribution irrationnelle  de la rente et par le gonflement des dépenses militaires afin de conserver le soutien le plus constant de la haute hiérarchie de l’armée.

L’examen de l’évolution de la part des dépenses militaires dans le PIB algérien montre qu’elles connaissent une croissance régulière indépendante de l’évolution des critères quantitatifs (taille du PIB), ou qualitatifs (mesure du risque sécuritaire). Au pire de la tension entre l’Algérie et le Maroc au bord d’une guerre directe entre 1975 et 1980 inclus, la part des dépenses militaires dans le PIB est de 2,28 %.  Elle est de 5,97 % du PIB depuis 2013 et malgré la chute des cours du brut en 2014 et les années suivantes.  L’assentiment des généraux à la présidence à vie de Abdelaziz Bouteflika a un coût. Elle a même un surcoût dès qu’il s’agit de corruption. Et le thème n’est désormais plus tabou dans les contrats d’armement.