La constitution sera certainement adoptée le dimanche 07 février 2016. Le grand problème, sera t-elle appliquée sur le terrain? Mais le plus important, ensuite, sera de faire face à la situation économique dans le cadre d’une véritable vision stratégique comme vient de le démontrer dans le site maghrebemergent mon ami le professeur Taieb HAFSI .

L’on devrait assister, à un nouveau gouvernement qui devra affronter une crise exceptionnelle avec la chute du cours des hydrocarbures qui sera de longue durée devant éviter l’euphorie passagère, comme cette entente entre l’Arabie Saoudite et la Russie vite démentie selon par l’Arabie Saoudite par sa chaîne de télévision Al Arabiya et comme je l’avais annoncé le 01/02/2016 dans plusieurs interviews à la presse nationale. Après une légère hausse suite à cette fausse annonce, le cours ayant rechute le 03 février 2016 en matinée à 30,33 dollars le Wit et à 33,28 le Brent, la moyenne annuelle retenue par le FMI étant entre 35/37 dollars pour l’année 2016, tout pays en temps de crise défendant ses parts de marché. L’Algérie devra donc pour éviter l’accentuation de la crise à terme, approfondir la réforme globale, en conciliant efficacité économique et la nécessaire cohésion sociale, supposant de rétablir la morale et la transparence dans ses décisions, et surtout de dépasser la mentalité ancienne de nos responsables, mentalité rentière, de dépenser sans compter, sans vision stratégique. Le gouvernement ne doit plus croire ces soi-disant experts qui lui promettaient par le passé et toujours encore la lune. C’est la dernière chance pour l’Algérie : où elle réussit des réformes structurelles entre 2016/2020, douloureuses à court terme mais porteuses d’espoir à moyen terme, ou à l’horizon 2018-2020, elle ira inévitablement au FMI avec d’inévitables tensions politiques, sociales et économiques, ce qu’aucun algérien ne souhaite. Pour ma part, je suis persuadé que l’Algérie contrairement à certains qui ont pourtant exercé des fonctions de ministres durant la période actuelle et qui se livrent à de la sinistrose, recèle d’importantes potentialités pour surmonter la crise multidimensionnelle à laquelle elle est confrontée. L’objet de cette contribution est d’essayer d’identifier les acteurs internes/externes défavorables aux réformes, des acteurs favorables, en évitant de la circonscrire à une analyse strictement politique ou économique, d’analyser les interactions entre le politique, l’économique et le social tant au niveau interne qu’externe. L’objectif stratégique est d’approfondir les réformes structurelles qui sont une condition sine qua non pour dépasser la crise actuelle.

1. N’avons-nous pas besoin aujourd’hui d’équipes pluridisciplinaires complexes, où chacun ferait son métier, pour des approches cohérentes où cohabiteraient des politologues, des juristes, des sociologues, des anthropologues, des historiens (ce besoin de mémoire), des scientifiques et des ingénieurs, d’où l’importance de la décision récente de la création du commissariat à la planification et à la prospective dont la réussite sera largement fonction de sa composante humaine et de son indépendance. Cela est fondamental pour comprendre la situation actuelle et surtout de proposer des solutions réalistes. Faute de quoi, l’économiste appliquerait des schémas mécaniques, des théories abstraites sur un corps social en mouvement qu’il ignore et dont les recettes donneraient des résultats négatifs même si les calculs économiques sont corrects, comme une greffe sur un corps qui le rejetterait. Car la balance des paiements est un document comptable statique, qui pour être bien interprété doit être inséré au sein d’un cadre social dynamique. Car la réponse où va l’argent du pétrole (dilapidé ou bien utilisé) se situe à l’aval et n’est que la partie visible de l’iceberg. Un des Prix Nobel, Sen, n’a t-il pas innové par ses analyses pertinentes sur l’anthropologie économique ? Et les récents Prix Nobel ont su intégrer, avec réalisme, les paramètres et variables à la fois politiques, sociologiques, sociaux, culturels et économiques, reflet de la complexité de la société, pour définir l’optimum socio-économique en intégrant le jeu des acteurs que l’on peut formaliser à partir d’un modèle matriciel ouvert. J’ai tenté il y a cela plus de 16 années au cours d’une conférence internationale au Caire (1) d’élaborer un modèle opérationnel s’appuyant sur la théorie des jeux, souvent utilisé en géostratégie par les grands services de renseignements comme la CIA, le KGB ou le 2e bureau français pour conseiller leurs gouvernements. Devant partir dans toute démarche scientifique du général pour revenir au particulier, de différencier donc l’essentiel du secondaire, j’étais arrivé à la conclusion que le déblocage durable en Algérie réside essentiellement en l’urgence de la refondation de l’Etat, reposant sur des réseaux décentralisés loin de la vision autoritaire et sur le savoir impliquant une réorientation urgente de toute la politique économique et sociale.

2.-L’Algérie a trop souffert du populisme. Ceux sont des couches sociales moyennes porteuses d’une modernité enracinée dans l’espace social qui font cruellement défaut aujourd’hui aux réformes, seule condition d’une croissance durable afin d’atténuer le chômage et la pauvreté. C’est leur renaissance et la consolidation de leur poids politique, culturel et économique qui leur permettront, à travers une société civile assainie, d’apporter les soutiens nécessaires à la réussite des réformes. Les réformes, qu’elles soient économiques ou politiques, pourront recevoir aussi un soutien inattendu et tout aussi bénéfique, des couches sociales qui sont aujourd’hui efficacement encadrées par des structures organisationnelles construites de longue date à partir des équipements anthropologiques et culturels qui sont propres aux différentes régions du pays. A cet effet, les structures tribalo-confrériques sont un tableau de bord vital pour une gestion politique et socio-économique pragmatique et féconde. Car, si l’organisation administrative de l’espace est souvent source de conflits, concurrences, les hommes eux vivent un rapport plus fécond et plus harmonieux avec leur espace qui n’est pas celui de l’administration comme l’a démontré brillamment Hernando De Soto sur «Etat de droit et sphère informelle» dans un ouvrage collectif réalisé sous ma direction – «l’Algérie face aux enjeux de la mondialisation – perspectives 2010: bonne gouvernance, démocratie et économie de marché» (simultanément en arabe-français-anglais – édition Dar El Gharb 2004). Ainsi le droit coutumier est une pratique courante surtout dans les transactions immobilières non reconnues par l’Etat mais reconnues par les citoyens. On peut émettre l’hypothèse que c’est l’Etat qui est en retard par rapport à la société qui enfante des règles qui lui permettent de fonctionner. Comme c’est par rapport à des référents anthropologiques que s’est constitué la assabia ethnico-financière et dont la structuration sociale, évolutive, est toujours en gestation qui explique que l’esprit d’entreprise est faible. En effet, l’accumulation des richesses a suivi le processus de positionnement des cadres dans les secteurs névralgiques ou même secondaires de l’économie et surtout son domaine public. C’est majoritairement à partir de l’accumulation des richesses dans ce secteur avec la prédominance de la rente des hydrocarbures et sa redistribution que s’est construite la structure de classes en Algérie, structuration lente non achevée. D’où l’importance du contrôle de la rente et de certaines fonctions électives ou nominations à des postes clefs où les candidats y voient un moyen de s’enrichir et enrichir leurs soutiens. Ce genre de situation est à prendre en considération pour l’analyse de la stratégie des acteurs(2).

3. Il s’agit en tout premier lieu d’identifier les différents intervenants dans le processus des réformes économiques, qu’ils y soient favorables ou défavorables, qu’ils soient nationaux ou étrangers. Dans une seconde étape, il s’agira de procéder à l’analyse des stratégies qu’ils mettent en œuvre pour soutenir les réformes, les bloquer ou, à défaut, les ralentir, en évaluant les moyens mis au service de ces stratégies. Quels sont les enjeux des réformes et le jeu des acteurs internes-externes favorables et défavorables aux réformes ? La résistance aux changements annoncés par les réformes provient de certains cercles appartenant au pouvoir politique ou à sa périphérie immédiate qui redoutent les effets de tels changements sur les situations de rente qu’ils ont pu se construire tout au long de ces dernières décennies. Ces mêmes acteurs craignent par ailleurs de perdre le contrôle qu’ils exercent sur certains leviers politiques et économiques et cela au profit de ceux qui œuvrent à la promotion de ces réformes et à leur réussite. Les résistances au changement peuvent être localisées au niveau de cinq espaces de prédilection: certains segments du système partisan qu’ils soient dans l’opposition, les Assemblées élues ou même dans certains segments du pouvoir central et local; certains segments de l’administration centrale et locale; certains segments de la société civile; une partie des opérateurs économiques privés connus pour avoir prospéré à l’ombre des monopoles détenus par le secteur public et plus tard de leur démantèlement; une partie significative des syndicats corporatistes et du secteur public mue par des considérations idéologiques ou par des intérêts rentiers. Par ce maillage d’une partie de la société et de l’Etat, les opposants aux réformes tentent de peser sur la nature de ces dernières, sur l’agencement de l’ordre des priorités et enfin sur les rythmes à imprimer à leurs conduites. En ce qui concerne les acteurs internes favorables aux réformes, présents également même minoritairement dans les cinq espaces analysés précédemment, nous pouvons affirmer sans exagération aucune que, tout en restant diffus et inorganisés, l’adhésion aux réformes s’inscrit dans un courant qui est potentiellement majoritaire dans la société. Le besoin de changement existe dans toutes les couches de la société. Il est surtout visible chez une grande frange de l’intelligentsia silencieuse consciente des enjeux, les femmes qui voient en les réformes une manière d’exister et de participer à la gestion de la cité, une jeunesse avertie, de plus en plus exigeante et impatiente, inquiète pour son avenir, expliquant l’exode de cerveaux. Nous trouvons de jeunes entrepreneurs dynamiques au sein de la sphère informelle le désir de l’aventure en dehors des frontières et de travailler hors droit contrôlant d’ailleurs 40/50% de la superficie économique. Quant au rôle des acteurs externes, avec le processus de mondialisation, le système des regroupements politiques et économiques régionaux, existant ou en cours de formation, a profondément modifié les relations bilatérales existant entre les Etats. C’est à partir de cette problématique qu’il faut apprécier la perception que certains acteurs externes ont de l’expérience de notre pays mène en matière soit de blocage ou d ‘approfondissement des réformes. Avec les tensions géostratégiques notamment en Afrique, les grandes puissances considèrent l’Algérie, à juste titre, comme un acteur majeur dans la stabilisation de la région méditerranéenne et africaine. C’est pourquoi, le soutien notamment de l’Union européenne et des USA qui constituent des partenaires majeurs, est appelé à se renforcer, augmentant les chances de réussite des réformes, entraînant dans leur sillage le soutien des institutions internationales et d’autres regroupements régionaux. S’agissant des acteurs externes hostiles aux réformes, il faut convenir que leurs rôles et leurs influences se renforcent lors que le cours des hydrocarbures hausse et s’amenuisent lorsque le cours baisse avec des lobbys extérieurs liés à la rente ( tant qu’il y a des réserves de change) qui veulent faire de l’Algérie seulement un marché et non une économie productive concurrentielle. Ce qui nous conduit à analyser les réformes dans la stratégie des acteurs.

4. Quels sont les différents scénarios pour l’Algérie 2016/2020 ?

Premier scénario: les conditions de l’échec sont réelles et réunies dans l’environnement juridique et économique algérien en raison du poids important de la bureaucratie centrale et locale renforcées par la faiblesse de visibilité et de cohérence dans la démarche économique et sociale et enfin les fortes pressions pour revenir aux pressions protectionnistes dans la mesure où la libéralisation prévue par tant par les accords avec l’OMC et avec l’Europe pour une zone de libre-échange détruisent une fraction de la rente. L’Europe porte également une responsabilité car en n’ayant pas respecté certains engagements pour un partenariat gagnant/gagnant, l’Accord d’association a favorisé le discours des rentiers, opposés aux réformes.

Le second scénario serait le statu quo qui préparera les conditions de l’échec en imputant les conditions sociales actuelles (pauvreté et chômage) aux réformes, qui, malgré la stabilisation macro-économique, n’en sont qu’à leurs débuts (réformes microéconomiques et institutionnelles, enjeux des années 2016/2020), ou à des organes techniques alors que l’essence réside dans l’absence de volonté politique (neutralisation des rapports de force). Ce statu quo participera à un échec programmé et serait suicidaire pour le devenir de l’économie et de la société algérienne.

Le troisième scénario concerne la réussite des réformes dont les conditions sont également contenues dans son environnement juridique, économique et politique. La démystification culturelle est importante, les rumeurs dévastatrices au sein de l’opinion n’étant que la traduction de la faiblesse du système de communication, surtout en Algérie où la voie orale est prédominante, amplifiée par les discours contradictoires de certains responsables. Une communication active par le devoir de vérité, s’appuyant sur des réseaux crédibles, la réhabilitation de la couche moyenne et d’une manière générale le savoir, ère du XXIe siècle, de l’entreprise concurrentielle, le devoir de justice sociale, dont le fondement est la démocratisation supposant la refondation de l’Etat, tenant compte de notre anthropologie culturelle sont fondamentales pour faire aboutir la réforme globale.

En résumé, ne nous trompons pas de cibles pour paraphraser le langage militaire. Ce n’est pas une question d’âges pouvant trouver les conservateurs et les réformateurs au niveau de toutes les franges de la société mais d’une volonté politique de changement porté par des forces sociales pur le développement des libertés économiques, sociales et politiques. Dans l’histoire récente de l’Algérie, la question des réformes – quelles soient économiques ou politiques – a donné lieu, en raison des enjeux qu’elles représentent, à l’élaboration de stratégies antagoniques qui œuvrent à la défense et à la promotion de ces dernières ou, au contraire, à leur blocage et, à défaut, à leur perversion ou à leur ralentissement. En bref, comme le rappelait avec justesse un grand économiste indien, prix Nobel , A.SEN il ne peut y avoir de bonne économie sans vraie démocratie. Aussi, après la révision de la constitution, c’est la dernière chance pour l’Algérie : soit réussir la réforme globale grâce à un gouvernement d’exception, ou aller vers l’épuisement du fonds de régulation des recettes en 2017 et des réserves de change 2018/2019 avec l’inévitable retour au FMI et comme conséquence, d’inévitables tensions sociales horizon.

*Professeur des Universités, Expert international