A l’heure où notre pays enregistre un échec cuisant dans la construction d’une industrie automobile performante, il nous parait utile de dessiner les pourtours réalistes d’une industrie automobile prospective et innovante pour les vingt prochaines années.

L’invention du moteur à explosion (1), n’a pas beaucoup changé, depuis des décades, sur le principe mais a réalisé d’énormes progrès en matière de performance. La croissance économique et le commerce mondial doivent, à cette invention, une accélération unique dans l’histoire économique mondiale et risque encore de faire de beaux jours pour les pays qui maitrise l’ensemble du processus directement ou par l’achat de licences.

Cette industrie doit son expansion fulgurante à la découverte des hydrocarbures liquides ou gazeux, sans lesquels elle n’aurait jamais vu le jour et connu un tel essor. Toutes les grandes nations ont, tour à tour, construit une industrie automobile nationale (2), directement ou indirectement, en créant leur propre marque, dans un premier temps, puis en sous-traitance de marques étrangères, la mondialisation étant passée par ce secteur, afin de satisfaire les besoins de mobilité des personnes et des biens, à la fois de leur population mais également en direction des exportations.

La relation organique entre le moteur à explosion et les hydrocarbures bon marché, dans une première étape, va structurer l’économie mondiale durablement et continuera à le faire encore longtemps. Cependant, des facteurs inhibants vont voir le jour, comme les prix de l’énergie, la pollution (3) et les autres nuisances, ce qui va amener à orienter les investissements dans recherche d’autres moteurs que celui à explosion et aboutir à créer le moteur électrique (4) automobile, non sans avoir auparavant levé toutes les contraintes techniques et d’autonomie, l’énergie électrique étant difficilement stockable, poussant ainsi la recherche vers, essentiellement, la performance technologique des batteries (au lithium).

Après plusieurs années de recherche et d’investissements, nous sommes à l’orée d’une nouvelle ère dans l’industrie de l’automobile et le remplacement progressif du moteur à explosion par celui électrique, va devenir un des enjeux planétaires le plus sensible, dans les vingt prochaines années, non seulement pour cette industrie particulière mais également pour bien d’autres. C’est un nouveau départ, une nouvelle conquête, une nouvelle aventure humaine, que certains vouent aux gémonies, voulant certainement perpétuer leur rente de situation, toutes nouveautés entrainent forcément la montée des conservatismes (5).

 Des arguments massues vont voir le jour pour discréditer cette transition bien réelle et notamment le fait que la production de l’électricité provient des centrales thermoélectriques qui brûlent des hydrocarbures pour générer de l’électricité, ce qui ne change rien à la problématique générale ! Certes, cet argument est recevable en l’état mais toutes les centrales électriques ne le font pas puisque d’autres processus de production d’électricité, utilisent d’autres éléments comme les centrales nucléaires, marée motrice, solaires, éoliennes, géothermiques, végétales… ce qui transfert le problème vers d’autres recherches et d’autres investissements pour que le rapport coût avantage du changement soit acceptable et rentable, d’autant qu’il s’agit d’énergies renouvelables, ce qui est un avantage certain et durable.

La raison et la rationalité économique nous orientent, peu à peu, vers un compromis qui tient dans le concept du mix énergétique, à moyen et long terme, en attendant que la recherche produise de nouvelles avancées et lève leurs contraintes, s’agissant d’un parcours long mais certain. L’Algérie a définitivement perdu la bataille de l’industrie de la construction automobile, depuis que le projet Fatia de Tiaret avec Fiat (6) a lamentablement échoué dans les années 70-80 et ce n’est sans doute pas avec les poulaillers, transformés en usines de montages (7), actuel, que nous allons la gagner (c’est en fait des importations déguisée pour ne pas avoir à payer les taxes douanières et la TVA). Une véritable industrie de construction automobile réussie a été réalisée (avec Renault) au Maroc et est en voie d’être amortie, avec la montée en cadence de sa production (entre 300.000 à 500.000 unités) et d’autres constructeurs envisagent de s’y implanter à très court terme, compte tenu que son tissu de sous-traitance est très actif et performent.

Il est donc inutile de se lancer dans une autre aventure, perdue d’avance, dans cette industrie, le train est passé et nous ne sommes pas montés, quand il le fallait et il ne reviendra pas ! Mais une opportunité extraordinaire s’offre à notre pays à travers le remplacement du moteur à explosion par le moteur électrique, si nous nous penchons sérieusement sur le dossier, qui ne peut s’inscrire que dans le moyen et long terme, notre pays comptant actuellement un parc de quelques 6,4 Millions de véhicules (8) entièrement constitué de véhicules à moteur à explosion. En effet, en nous raccrochant à un leader mondial dans le domaine, il est possible, pour notre pays, de négocier une usine de montage de construction d’automobile à moteur électrique (9), qui intégrera sur plusieurs années, un certain nombre de pièces à identifier, jusqu’à atteindre des niveaux d’intégration acceptables.

Cette négociation, une fois le partenaire idoine identifié, consiste à choisir un emplacement adéquat de l’usine (proche d’un port approprié), de préparer la sous-traitance nationale à partir des avantages comparatifs que nous possédons et de confier la gouvernance du projet au partenaire étranger, en attendant de former notre propre management, tout en conservant à l’esprit que notre objectif premier qui est la satisfaction de la demande nationale et l’exportation comme objectif à moyen terme.

Ce projet devra forcement se combiner avec la construction de centrales électriques solaires, par l’investissement dans les technologies photovoltaïques (10). Notre pays dispose d’un potentiel énorme, en termes de gisement (espace) et de nombre de jours d’ensoleillement annuel, ce qui permettra de valoriser la production de véhicules électriques, de transformer progressivement notre parc automobile et de diminuer la consommation domestique d’énergie fossile, tout en augmentant son potentiel exportable.

Il s’agit là d’un projet structurant et ambitieux, qui demande une maturation longue et experte, qui ne pourra se réaliser qu’avec un partenaire fiable, de manière à exclure le bricolage et l’improvisation, qui a prévalu sur qu’à présent, dans le domaine. Le binôme énergie solaire et le moteur électrique, doit être considéré comme les deux éléments essentiels pour la construction d’une industrie de construction automobile futuriste, qui entre dans les clous des transformations majeures du siècle suivant. C’est maintenant que notre pays doit prendre ce virage industriel, pour prétendre, dans les vingt prochaines années, à en tirer les dividendes. Tout retard, dans la prise de décision, ne pourra que nous mettre, une nouvelle fois, dans la situation dans laquelle nous nous sommes retrouvés, aujourd’hui, dans le dossier de la construction automobile… Allons-nous encore une fois rater ce rendez-vous, dans l’histoire de l’industrialisation de notre pays ?

Dr Mourad GOUMIRI, Professeur associé

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(1) Le « moteur à combustion et explosion[] » est un moteur à combustion interne à pistons alternatifs ou rotatifs, Diesel ou à allumage commandé dans lesquels les gaz brûlent[]. Le premier moteur à combustion à un cylindre a été réalisé par Eugenio Barsanti et Felice Matteucci en 1856. Le moteur à combustion à deux temps est réalisé par Étienne Lenoir en 1859. Le moteur à combustion à quatre temps est inventé par Beau de Rochas en 1862, développé par Nikolaus Otto en 1867, puis perfectionné par Gottlieb Daimler et Wilhelm Maybach en 1887, suivi par le moteur Diesel en 1893. Ce moteur est utilisé pour la propulsion des véhicules de transport (tels qu’avions, automobiles, motos, camions et bateaux) et des outils mobiles (tronçonneuses et tondeuses à gazon) ainsi que pour de nombreuses installations fixes (groupes électrogènes, pompes).

(2) Les pionniers dans le secteur sont aux USA, avec les compagnies Ford, GM, Chrysler…, en Europe, avec Austin, Jaguar, Fiat, Lancia, Peugeot, Renault, Volkswagen, Mercedes, Audi…, en Asie, avec Toyota, Nissan, Honda, Daewoo, Tata…  

(3) Le phénomène de la pollution est à relier avec son impact sur le réchauffement climatique et ses conséquences sur l’environnement.

(4) C’est une automobile mue par la force électromotrice d’un ou de plusieurs moteurs électriques, généralement alimentés par une batterie d’accumulateurs, une pile à combustible voire un moteur thermique couplé à un générateur électrique pour les voitures hybrides électriques. On peut citer la Tesla Model 3 et la Renault ZOE équipées de batteries, la Toyota Mirai dotée d’une pile à combustible et la Chevrolet Volt munie d’un prolongateur d’autonomie. Une batterie d’accumulateurs fournit le moteur en tension, elle-même rechargée soit par câble extérieur soit par récupération d’énergie grâce au freinage régénératif soit par l’un ou l’autre, pour les véhicules hybrides rechargeables. L’autonomie moyenne en 2020 pourra atteindre 450 km pour PSA, 600 km pour VW et Mercedes et jusqu’à 700 km pour Tesla Model S..

(5) La prise de conscience mondiale de la problématique écologique est à prendre très au sérieux et son impact sur l’environnement est un argument de plus en plus pesant au niveau  de la politique intérieure et planétaire des nations.

(6) Cette situation est comparable à celle du remplacement du cheval par le cheval-vapeur, au tout début du siècle. Le parlement, au Royaume-Uni, avait voté une loi qui obligeait le propriétaire de véhicule de se faire précéder par une personne physique afin qu’elle avertisse oralement les passants de la présence du véhicule. Cette loi conservatrice, imposée par les lobbies hippomobiles, va entrainer un retard de plusieurs années, de l’industrie automobile britannique, par rapport aux autres pays, alors qu’elle était à la pointe de la recherche dans ce domaine.   

(7) La facture d’importation des kits CKD-SKD dépasse les 1,2 milliard d’US$ dollars durant les quatre premiers mois de 2019, contre plus de 1,025 milliard de dollars à la même période de 2018, soit une hausse de près de 20 %.

(8) Le marché algérien de l’automobile se répartit entre au premier rang la France, suivie des japonaises, des allemandes et des chinoises. 

(9) Le groupe Volkswagen vient d’annoncer un plan d’investissement pour 2020-2024, de l’ordre de 60 Milliards de US$ dont 33 Milliards seront dédiés au développement du véhicule électrique, sans partenariat avec le groupe américain Tesla qui  a lui-même investi des sommes colossales avec une première usine en Allemagne. 

(10) Tesla, Inc.[] est un constructeur automobile de voitures électriques, situé à Palo Alto (Californie), dans la Silicon Valley. La marque se distingue par ses performances et le nombre de technologies embarquées. Son Model S, une berline familiale haut de gamme, devient la voiture 100 % électrique la plus vendue dans le monde en 2015 et 2016[], atteignant 200.000 unités en 2017. En 2016, la fusion avec Solar City ajoute à son portefeuille les panneaux et tuiles photovoltaïques. Tesla dépasse la barre des 300.000 véhicules produits en 2018 et vise une production annuelle de 500.000 unités[].