Desertec est une impasse, explique Mahdi B, dans cette analyse. Il décrypte le malentendu total entre l’Algérie et les européens sur le sujet. Et en définitive, il maintient, que le seul objectif réaliste pour le pays est une stabilisation de la consommation par… les prix. Une charge de plus contre les pro-Enr qui fera le bonheur de Youcef Yousfi.

 

Il y a eu, dernièrement, deux informations sur Desertec qu’il faut peut-être mettre en rapport. La première est que les chinois de SGCC viennent de rejoindre le projet et ceci après la défection de plusieurs sociétés fondatrices Européennes. La deuxième information est les propos réitérés du président de Desertec II sur le changement de vision de ce projet. Il est peut être temps de faire le point sur ce projet et de voir ce qu’il en reste après le bouleversement des crises Européennes. Il est aussi le temps de faire le constat du grand malentendu dont est victime ce projet, du moins du coté Algérien…
Le point sur Desertec
Le projet Desertec était censé générer de l’électricité à partir d’énergies renouvelables dans la région MENA et l’exporter vers l’Europe. Le but était d’assurer au moins 15 à 20 % de la consommation Européenne à l’horizon 2050. En ce moment, ni les problèmes de transport d’électricité, ni surtout le financement ne sont résolus. En fait, il y a deux Desertec. La première est la fondation Desertec, une ONG dont le but est de promouvoir les énergies renouvelables dans les pays MENA, qui vit essentiellement des subventions de la Commission Européenne et Desertec industrial initiative (DII), un consortium d’industriels qui rassemble des fabricants d’équipements et des sociétés de production et de distribution d’électricité (utilities). La présence de ces sociétés dans le projet n’est pas désintéressée. Les fabricants d’équipements cherchent bien entendu des débouchés à leurs produits et l’ampleur du projet (400 milliards d’Euros quand même !) les a fait saliver. Pour ce qui est des « utilities », ils sont intéressés par l’exploitation des installations et espèrent une plus grande rentabilité grâce aux meilleurs rendements énergétiques qu’offrent les pays de l’Afrique du nord. Autrement dit, ils veulent produire de l’électricité, la transporter puis la vendre dans leurs pays.

L’objectif initial qui était de produire de l’électricité dans les pays MENA et l’exporter sur l’Europe a quelque peu dévié en route. C’est ainsi que M. Paul van Son (président de Desertec II) a reconnu que l’exportation de l’électricité vers l’Europe était « une vision unidimensionnelle » et que « très peu d’énergie renouvelable sera acheminée finalement vers l’Europe ». Les raisons qu’il avance peuvent être résumées, en gros, par le fait que c’est un projet trop cher, utopique, et que finalement, l’Europe peut se suffire à elle-même en matière d’énergies renouvelables alors que plusieurs pays ont déjà des difficultés à intégrer des capacités supplémentaires d’ENR. En analysant plus le fond, on observe que le marché européen de l’électricité étant déjà mature et devant la croissance atone de l’activité et l’amélioration de l’efficacité énergétique (notamment dans le bâtiment), une tendance négative de consommation est attendue jusqu’à 2020. Les conditions de marché au delà sont plus qu’incertaines. Signe des temps, même la fondation Desertec a quitté le consortium Desertec II après que des équipementiers tel que Bosch et Siemens l’eussent fait auparavant. Pour faire simple, les Européens sont à la recherche d’un autre mode de fonctionnement des énergies renouvelables et leur synchronisation dans le mix énergétique de chaque pays. (Voir « Les défenseurs du renouvelable en Algérie n’ont aucun modèle économique », supplément économique du 18 décembre 2013)

Et du coté Algérien ?
De son coté, l’Algérie s’appuyant uniquement sur le fait qu’elle dispose du territoire le plus étendu de la région (et une hypothétique cagnotte) a fait de la surenchère. Elle a exigé, pour adhérer au projet, un transfert de technologie, autrement dit que les équipements nécessaires pour la production soient construits localement. Disposant de capacités industrielles et techniques quasi nulles dans le domaine, elle heurte de front les intérêts des équipementiers Européens. D’un autre coté, elle veut produire elle-même l’électricité et la vendre aux Européens. Et là, ce sont les utilities qu’elle se met à dos aussi. Et pour couronner le tout, elle charge une administration (Sonelgaz) pour les études de faisabilité du coté Algérien. En fait, si elle voulait torpiller le projet, elle ne s’y serait pas prise autrement. Les optimistes diront qu’elle n’y a jamais cru car elle le savait irréalisable. Les cyniques qu’elle n’avait pas les ressorts culturels pour adhérer à un tel projet.

Pour être plus concret et paraphraser la situation, les Européens cherchaient un terrain à louer pour leurs installations, produire et emporter leur production. Les Algériens leur ont dit qu’ils n’ont rien à louer, qu’ils veulent être les patrons, qu’ils veulent construire les installations mais ne savent pas le faire et il faut qu’on leur apprenne. Et qu’ils veulent bien leur vendre la production et, bien entendu, que c’est à eux de l’emporter. En fait, le constat d’incompréhension des deux positions est total. Les Européens cherchaient un projet fédérateur, technologique pour leurs industries et une source d’approvisionnement d’électricité à meilleur marché. De son coté, l’Algérie veut construire elle-même les équipements et garder aussi pour elle la marge de la production électrique. Du coté Européen, le projet perd tout son intérêt et on comprendra alors que la venue des Chinois de SGCC n’est pas de nature à le renforcer. Ils ne vont quand même pas financer un projet et ouvrir leur marché pour que d’autres en profitent. Bien entendu, le projet ne visait pas que l’Algérie et les pays voisins disposaient autant sinon plus d’atouts mais là, ce sont les fonds qui manquent le plus.

En fait, les ENR n’avaient et n’ont aucune chance de réussir en Algérie, que ce soit avec Desertec ou un autre projet. Quand on a une croissance de la consommation de pointe de presque 8% comme ces dernières années, il n’y a que les centrales de grande puissance (gaz ou nucléaire) pour palier au problème de la forte demande. Si les solutions techniques existent pour la transition énergétique, elles sont économiquement illusoires devant la fuite en avant tarifaire absurde de l’énergie en Algérie. Un objectif réaliste aurait été d’abord de stabiliser la consommation et notamment domestique – par les prix bien entendu – et certainement pas avec les compagnes sans impact d’économies d’énergie – mais là il s’agit de courage et de responsabilité politique dans un pays où les responsables croient qu’ils sont jugés à l’aune des méga projets annoncés et des sommes à dépenser de l’argent du beylik…