La mort d’un poissonnier broyé dans une benne de ramassage d’ordures ménagères a déclenché au Maroc un vaste mouvement de protestation qui n’est pas sans rappeler les germes du « printemps arabe » en 2011 en Afrique du Nord.

La mort horrible de Mouhcine Fikri, qui a péri alors qu’il tentait de récupérer du poisson confisqué par la police, a jeté des milliers de Marocains dans la rue. Pendant quatre jours.
Non seulement à Al Hoceima, ville du rif où se sont déroulés les faits vendredi dernier, mais dans plusieurs grandes villes du royaume, à Rabat, la capitale, et aussi à Casablanca et Marrakech.
Les manifestations ont été organisées à l’appel de militants du Mouvement du 20 février, qui avaient protesté pendant des mois lors du « printemps arabe » il y a plus de cinq ans.
Et comme à chaque fois que la population perçoit un abus des autorités, police ou autre, le ressentiment social – alimenté par les échanges sur les réseaux sociaux – s’est mué en manifestation de rue contre le « makhzen », terme recouvrant globalement les élites au pouvoir au palais royal.
En signe d’apaisement, et fait exceptionnel, le roi Mohamed VI a demandé au ministre de l’Intérieur de se rendre auprès de la famille de la victime pour présenter les condoléances du palais.
Autre mesure d’apaisement, la police n’est pas intervenue lors des manifestations. Elle se maintenait dans les rues adjacentes des avenues où passaient les défilés.

Autorité royale

Tout le monde au Maghreb se souvient en effet que l’élément déclencheur du « printemps arabe » avait été en Tunisie le suicide dans la petite ville de Sidi Bouzid d’un commerçant ambulant. Il s’était immolé par le feu en réaction à la saisie de sa marchandise par les autorités.
Mais tout le monde sait aussi que la Tunisie d’alors, dirigée par l’autocrate Zine ben Ali, n’est pas le Maroc d’aujourd’hui, ou d’hier.
La monarchie chérifienne a toujours su, en 2011 comme depuis lors, acheter la paix sociale à coups de mesures d’apaisement.
Lors du « printemps arabe », ce furent des réformes constitutionnelles soumises à référendum par Mohammed VI qui octroyèrent un peu plus de pouvoirs au gouvernement par rapport au palais royal et plus de liberté d’expression.
Néanmoins, le roi demeure l’autorité suprême au Maroc et jouit du titre de commandeur des croyants.
Et ce que contestent les Marocains qui défilent dans la rue, ce n’est pas l’autorité du monarque mais ce sont avant tout les injustices sociales, le gouffre qui sépare riches et pauvres, les abus de pouvoir ou encore la corruption.
« Les gens ont appris du Mouvement du 20 février. Ils ne vont pas se laisser berner. On va continuer la lutte de toutes nos forces pour la dignité de Fikri, qu’il ne soit pas mort pour rien », dit Nasser Zatzafi, l’un des organisateurs du mouvement.
« On ne veut pas de boucs émissaires, seulement que les responsables soient punis ».
Onze personnes ont été présentées à un juge mardi dans le cadre de l’enquête sur le décès de Mouhcine Fikri.

COP22

Ces événements tombent mal pour le Maroc qui s’apprête à accueillir ce mois-ci à Marrakech la 22e Conférence des parties à la convention des Nations unies sur le climat (COP22), première réunion du genre depuis l’adoption de l’accord de Paris sur le climat en décembre dernier.
Raison supplémentaire, dit-on dans les milieux politiques à Rabat, pour s’assurer que la situation ne dérape pas.
« Le régime marocain sait parfaitement comment acheter la paix sociale, en particulier avec la COP22 qui arrive », résume Larbi Ben Othmane, politologue à l’Université de Rabat.
« Il sait s’adapter aux circonstances, on pourrait même imaginer voir des membres du palais royal défiler aux côtés des manifestants. L’essentiel est de ne pas montrer la moindre faiblesse. »