« Il a fallu un homme comme Mandela (Madiba) pour libérer non seulement le prisonnier mais aussi le geôlier pour enseigner que la réconciliation ne consiste pas à ignorer un passé cruel, mais à l’affronter avec compréhension, générosité et vérité. Il a changé les lois mais il a aussi changé les cœurs. »[1].

Cette admirable Révolution pacifique, de par les clameurs de la rue algérienne, a convoqué Mandela, Nietzsche, Spinoza, Kant, Aristote, Platon et bien d’autres penseurs a qui nous devons une riche littérature autour du thème du pardon et de la réparation. Cette détermination à en finir avec le système ; ces affiches banderoles et autres slogans ; ces appels incessants à toutes les formes d’exclusion, de vengeance, de règlement de comptes et de chasses aux sorcières, à ce moment de l’histoire de notre pays, certes compréhensibles, nous interpellent et nous interrogent.

Ce phénomène qui a été observé dans toutes les révolutions qui ont marqué l’histoire de l’humanité, mérite tout de même quelques commentaires. Avant tout, comment ne pas adhérer à la réaction populaire après vingt années d’un régime hyper présidentiel oppressif, qui a vu le champ des libertés se réduire d’années en années, jusqu’à transformer le citoyen en sujet s’inclinant devant un cadre (portrait) ; jusqu’à offrir un cheval à un cadre comme ultime humiliation pour ce peuple fier.

« Yrou7ou Gaa3 » pourrait résonner encore plus fort si la suite de l’histoire était contée. S’arrêter en si bon chemin, en se suffisant de l’expression de la souveraineté populaire, d’une justice immédiate et expéditive, n’est certainement qu’une étape hygiénique du processus global. De plus, de quelle justice parlons-nous ? Celle qui a été aux ordres pendant les vingt dernières années ? Celle pour qui la liberté d’expression n’est qu’une vue de l’esprit ? Celle qualifiée de justice du téléphone ? Celle qui emprisonne ceux qui ont refusé le cinquième mandat ? Celle qui a tu et couvert tous les abus du clan Bouteflika ?

Se préparer à la réconciliation

Il est certainement trop tôt pour parler de réconciliation mais il faut s’y préparer car ceux qui ont commis tout ce mal sont encore parmi-nous et resterons encore parmi-nous et vivrons avec nous les prochaines années. A leur décharge, la majorité a été victime de la fameuse servitude volontaire, cette maladie qui ronge l’humanité, si bien décrite par La Boétie, qui explique le phénomène de la soumission d’une population à l’autorité sans que celle-ci ne lui soit imposée. Évidement que ceux qui étaient proches du pouvoir ou faisaient partie de l’Etat profond ont bénéficié des largesses du système et trouvaient donc leur compte. Mais les autres, quels avantages tiraient-ils de cette à-platventrisme, mis à part quelques miettes ?

Ainsi « lorsqu’un mal est commis, et quelle qu’en soit la gravité, il y a trois réponses possibles. La première est la vengeance, condamnée par toutes les religions du livre autant que par toute réflexion philosophique sur la justice. La deuxième est le recours au droit, dans un cadre censé éliminer toute motivation dictée par la haine, le parti pris, la force pure, l’esprit de vengeance. La troisième enfin consiste à dépasser la vengeance et le droit, par le pardon, par l’invention de solutions propres à réconcilier les parties en conflit, sans pour autant renoncer à l’idée de justice, ni non plus oublier qu’un mal a été commis. C’est là une voie difficile, qui suppose de la part de chacun le dépassement surhumain des impulsions que nul ne peut effacer au plus profond de lui. Mais cette voie parait plus inaccessible encore lorsqu’il s’agit de violences exercées sur des peuples entiers, et que ceux-ci, étant parvenus à vaincre enfin leurs bourreaux, ont soudainement les moyens physiques et juridiques de leur faire payer leurs crimes. »[2]

La voix de la sagesse

Oui ! Bouteflika durant ces vingt dernières années, s’est comporté en bourreau moral de la population algérienne. Il a usé et abusé de la servitude des uns et des autres. Il a été injuste avec ses concitoyens comme nul ne l’a fait ; Il a bâillonné, humilié, avili, asservi, corrompu, tyrannisé et bien d’autres qualificatifs dégradants. En despote rusé et assoiffé de pouvoir, Bouteflika a su jouer, en sa faveur, avec les forces extraconstitutionnelles, le fameux État profond, comme personne ne l’a fait avant lui.

C’est pour cette raison et certainement bien d’autres  que nous devrions emprunter la troisième voie, celle de la sagesse et de la raison évoquée plus haut dans le texte, afin de dépasser le désir de vengeance et nous consacrer à l’essentiel, à savoir la construction d’un système politique légitime par l’instauration du droit ; d’un droit légitime afin de ne pas compromettre Demain car comme l’a écrit de façon si juste Victor Hugo dans Quatre Vingt Treize : « Aujourd’hui la question du droit, demain celle du salaire ».

Oui nous sommes capables de pardonner mais serions-nous incapables d’oublier ? car malheureusement le temps joue contre nous. La transition n’est pas encore entamée que déjà la crise économique, conséquence de vingt ans d’une gouvernance désastreuse, frappe à notre porte avec insistance. Que déjà les questions du droit et de la situation économique se superposent dans le temps ; Aujourd’hui et demain ne font plus qu’un. Agissons ensemble avant qu’il ne soit trop tard en gardant à l’esprit l’Ubuntu si cher à Mandela « je suis parce que nous sommes ».

Slim Othmani, chef d’entreprise


[1] Discours d’Obama à l’occasion des obsèques de Nelson Mandela

[2] Jean-Paul Jouary « Mandela une philosophie en actes »