Faut-il désespérer du Maghreb Uni? Non, répond Othmane Benzaghou, en dépit des chauvinismes entretenus, le projet maghrébin reste encore une projection réaliste. Qui ne se décrète mais reste un processus et une construction à faire. En commençant par réapprendre à se connaître, on apprendra à construire ensemble.


Le Maghreb Uni est un vieux rêve qui a porté l’ensemble des mouvements nationalistes dans les pays de Maghreb et ont forgé les luttes nationales pour l’émancipation face au colonialisme.

Un rêve porté par les peuples et ses élites et qui s’est effiloché depuis face aux nationalismes étroits, aux politiques néocoloniales et autres enjeux géopolitiques qui ont minés les fondements d’un projet qui porte tous les ingrédients de fabuleuses synergies, tant les peuples du Maghreb portent une proximité historique, culturelle, cultuelle, sociologique, et une complémentarité économique remarquable.

Les luttes d’indépendance dans les pays du Maghreb ont été l’occasion d’une formidable solidarité qui a obligé la puissance coloniale à une polarisation maximale de ses capacités pour tenter de faire barrage à un mouvement historique doublé de sacrifices incommensurables des peuples de la région.

Contrairement à d’autres expériences historiques qui ont vu les nationalismes se constituer et se murer dans des confrontations fratricides, l’Europe en est un exemple frappant, le nationalisme dans le Maghreb s’est d’abord forgé sur une vision commune pour cette région, avant que les rivalités politiques et historiques et autres revendications territoriales prennent le dessus dans des pays qui sortaient du joug colonial, cherchant à forger le sentiment national, consolider le leadership interne et externe, au détriment d’une vision commune.

Des régimes qui se sont progressivement constitués sur les rivalités et différents politiques et territoriaux qui ont fini par en devenir un faire-valoir intérieur, s’alimentant mutuellement.

 

Des expériences remarquables dans l’histoire de la région

 

 Il a existé pourtant dans l’histoire millénaire de cette région une succession d’expériences remarquables de transversalité et d’unions. Les comptoirs phéniciens ont constitué un premier exemple de cités fondées sur l’échange économique qui se sont étendus jusqu’à Mogador (Essouira), conjugués d’alliances politiques prospères.

 D’autres épisodes d’unions dynastiques remarquables comme la Numidie, et d’essence religieuse puis dynastique à l’image des Rostomides, Fatimides, Almohades sont autant d’épisodes historiques d’union dans la région qui ont indéniablement forgé une communauté de destin.

 Une réalité d’autant plus d’acuité aujourd’hui dans un monde hyper-connecté, de grands ensembles où les échanges économiques ont pris une place de plus en plus importante, avec la présence de puissances mondiales qui se conjuguent et s’exercent sur de multiples dimensions, et où la prospérité et la stabilité des uns dépendent des autres.

 Doit-on se résoudre à subir ces rivalités, que certains s’évertuent à qualifier d’historiques, s’attarder sur la responsabilité des uns et des autres dans ce recul historique de la réalité maghrébine, d’attendre une plus large participation citoyenne à la décision politique, un processus qui peut être long, ou plutôt tenter d’engager les voies d’une plus grande intégration, un objectif qualifié aujourd’hui d’utopique, tant les différents sont portés à leur paroxysme, mais qui constitue un objectif stratégique certain ?

 La dégradation  continue de la situation régionale ne favorise pas des paris audacieux, jonchée de crises politiques plus ou moins aigues dans les 5 pays du Maghreb, et la question de la décolonisation de l’ex Sahara Espagnol qui peine à trouver les voies d’une résolution mutuellement acceptable, même si les accords conclus à la création de l’UMA avaient relégué cette question à une résolution Onusienne.

 Au-delà des difficultés politiques certaines, qui exigent un tempo politique communément volontariste, existe-t-il des moyens de faire avancer l’idée d’une plus grande synergie dans les pays du Maghreb ?

 Rapprochements humains et société du savoir

 Des liens forts existent entre les différentes composantes des nations maghrébines, cultivés depuis des millénaires, d’échanges, de migrations qui ont vu des solidarités culminer lors des luttes pour l’indépendance des pays du Maghreb. Force est de constater qu’ils se sont progressivement distendus face à la montée des chauvinismes chez les élites politiques, ponctués de guerres et de conflits politiques qui ont poignardé l’élan remarquable né des indépendances.

 Au-delà des différences nées de modèles politiques divergents, socialistes versus capitalistes, monarchistes versus républicains, d’anciennes versus nouvelles notabilités administratives versus socio-économiques ; et des différences paradoxalement nées d’une commune prise en main autoritaire, tournés cependant les uns contre les autres.

 Les campagnes politiques et médiatiques favorisant les rivalités, les différences, et parfois les haines ont fini par submerger certains esprits, des générations de l’indépendance qui ont parsemé chez les générations montantes des caricatures, raccourcis, distendant globalement le lien chez des jeunes maghrébins qui se connaissent peu, sauf à quelques espaces communs qui ont subsisté chez les  diasporas maghrébines et autres échanges frontaliers, qui ont su garder et développer des solidarités et échanges.

 Réapprendre à se connaitre, un leitmotiv qui s’articule sur une multitude de facettes, d’échanges culturelles, universitaires, médiatiques qu’il s’agit d’encourager et d’œuvrer, chacun à son niveau. Il peut aussi prendre la forme de programmes d’échanges d’étudiants, sur un ou 2 semestres, de coopération et congrès universitaires, de programmes de recherche communs avec des équipes inter-régionales, sur des sujets de recherches d’intérêts communs, dans l’agriculture, la médecine

Il peut aussi favoriser l’émergence de compétences et savoirs faires sur des secteurs d’intérêts communs, à travers des instituts de formation et autre écoles professionnelles à recrutement maghrébins, expérience menée qui pourrait être mieux encouragée et développée.

 La richesse culturelle et sociologique des pays, avec leurs différences et leurs proximités est un vaste sujet de connaissance et d’échange, et qui est resté vigoureux, malgré les turbulences, et mériterait des RDV périodiques autours de manifestations organisées successivement dans des villes maghrébines.

 Rapprochements économiques

 L’histoire économique contemporaine des pays du Maghreb, marquée par une politique coloniale proche puis une politique néocoloniale différenciatrice, et des choix idéologiques différents à l’aube des indépendances ont forgé des parcours relativement divergents.

 Un état jacobin en Algérie qui a œuvré pour recouvrer la souveraineté sur des pans entiers de secteurs économiques, administrés par un État et une bureaucratie omniprésente. Un développement économique tourné sur la propriété privée au Maroc qui a vu une ancienne bourgeoisie investir divers secteurs économiques, sous la bienveillance d’une monarchie qui a pris toute sa part de présence économique et d’un secteur publique cantonné à quelques  secteurs stratégiques.

 Une situation mixte en Tunisie, d’une petite bourgeoisie favorisée par un pouvoir jacobin, qui s’est mu à la fin des années 80 en source de distribution des prébendes économiques, avec un privilège de dîme, et un secteur public plus volontariste. La situation en Mauritanie se rapproche passablement de la situation Tunisienne, et la situation Libyenne de l’Algérienne par la prépondérance du secteur énergétique qui a favorisé une gestion de la rente et des prébendes claniques.

 Rares furent les moments d’une stratégie de développement transverse entre les différents pays, à l’exception de quelques co-entreprises publiques, anecdotiques, ou de prises de participations dans les années 2000, dans la finance, les télécoms par le Maroc et la Tunisie et l’énergie pour l’Algérie, bien au deçà du potentiel de croissance intra régionale. Des rares initiatives largement inspirées par la puissance publique, même quand elles sont privées.

 Parallèlement, on voit l’émergence de stratégies de croissance sur d’autres ensembles régionaux, mus tant par des objectifs de croissance capitalistiques que par des stratégies politiques et diplomatiques, dont les résultats en terme de développement national s’avèrent hypothétiques.

 Sans trop s’étendre sur les théories du commerce international, des théories ricardiennes des avantages comparatifs, difficilement perceptibles dans les stratégies adoptées par les pays du Maghreb envers le reste de l’Afrique, il est tout aussi légitime de s’interroger sur l’intérêt pour les populations Maghrébines de ces stratégies d’expansions économiques extrarégionales. Elles sont mieux perceptibles sur de l’exportation de biens et services à partir des pays du Maghreb qui sont pourvoyeuses d’emplois, malgré une part de sous-traitance issus d’IDE importante.

 Cependant, quand elles sont guidées par des stratégies de captation de marges et de parts de marchés issus des pays africains, loin de toute complémentarité, synergie économique, transfert de savoir-faire, gain de productivité, la part de co-développement reste à identifier et l’intérêt pour le pays est limité à quelques emplois internationaux offerts.  Elles mobilisent des ressources qui peuvent être perçues comme précieuses pour le développement des pays du Maghreb, sauf quand elles mobilisent des ressources locales ou internationales, prépondérante dans les services financiers et assurances, permettant de dégager des marges et diversifier les risques.

 Ainsi, à l’échelle du continent, les logiques purement capitalistiques, ne semblent suffire à assurer un développement économique mutuellement bénéfique si elles ne sont pas accompagnées de stratégies économiques axées sur des avantages comparatifs et une complémentarité mutuellement profitables pour les populations respectives.

Elles peuvent permettre une meilleure concurrence sur les marchés extérieurs, source d’une progression en gamme et en productivité, à condition que les règles de concurrence, de marché et d’investissement soient suffisamment transparentes pour qu’elles ne se transforment pas en oligopoles savamment partagés et protégées, favorisant corruption et inefficacité économique.

 Cependant, Elles sont porteuses de risques de déséquilibres macro-économiques, qu’il est difficile de  juguler sans des monnaies fortes, ce qui constitue un défis d’actualité autour du débat sur le CFA et autres monnaies communes.

 Les risques énoncés sont tout aussi perceptibles dans les pays du Maghreb, pour le développement d’investissement intra-Maghrébins, si une stratégie progressive qui prenne en compte les avantages comparatifs des uns et des autres n’est pas considérée, dans un rapport gagnant-gagnant qu’il serait nécessaire de matérialiser sur des projets concrets et qui assure un développement bénéfique équilibré entre les acteurs.

 Elle peut être impulsée par des pouvoirs publics sur des grands projets structurants communs, mobilisant des ressources propres, voir des ressources internationales, ou progressivement favorisée par des banques de développement maghrébines dont le capital public serait équitablement partagé, dont la gestion exigerait une rigueur et une transparence accrue, sur des projets bancables exclusivement réservés à des investissements privés, afin d’éviter de trop grandes interférences politiques quotidiennes, mais un control à postériori et un mandat clairement établis.

Ceci permettra de favoriser des acteurs privés transnationaux sur des écosystèmes complémentaires, ouverts sur un marché dont la taille, 100 millions d’habitants, peut permettre l’émergence à terme d’acteurs concurrentiels, et de champions régionaux.  Elle peut d’autre part commencer à engager progressivement des instruments d’une convergence réglementaire et fiscale, favorisant une plus grande ouverture économique, avec une gestion maitrisée des enjeux macro-économiques, dans le respect des prérogatives nationales et des politiques publiques de développement économique. 

 Les réalités monétaires, les systèmes économiques, les systèmes politiques ne laissent pas entrevoir des voies plus ambitieuses, avant une plus grande convergence des acteurs et systèmes nationaux, politiques et économiques sur les avantages partagés d’une plus grande synergie.

 Le projet maghrébin ne peut être décrété, il est un long processus qu’il s’agit de poursuivre. A l’impossible, nul n’est dû, et l’effort de rendre possible le projet Maghrébin par des propositions concrètes est un effort de tous les jours, que l’ensemble des acteurs Maghrébins devraient pouvoir imaginer et matérialiser.

 

(*) Expert en risques financiers