Le nouveau Premier ministre et ancien ministre, Abdelmadjid Tebboune.

Un ancien wali remplace un autre ancien wali au Premier ministère. Abdelmadjid Tebboune arrive cependant aux affaires dans une conjoncture difficile, après les années perdues avec M. Abdelmalek Sellal.

 

 

Après la surprise, l’avènement de M. Abdelmadjid Tebboune au poste de Premier ministre, en remplacement de M. Abdelmalek Sellal, a suscité un sentiment partagé, entre soulagement et sentiment de déjà-vu.

MM. Sellal et Tebboune ont beaucoup de points communs. Enarques appartenant à la même génération, ayant fait une bonne partie de leur carrière dans l’administration locale, ils ont tous deux connu leur apogée avec le président Abdelaziz Bouteflika, même si M. Tebboune est passé par une traversée du désert lors des second et troisième mandats du chef de l’Etat. Se présentant comme des technocrates, avec une vague appartenance au FLN, ils ont tous les deux cette capacité de servir sans états d’âme le pouvoir du moment, indépendamment de sa couleur et de ses projets.

Directeur de campagne du président Bouteflika trois fois de suite, M. Sellal faisait partie du premier cercle des courtisans du chef de l’Etat, qui en a fait un Premier ministre lorsque l’argent coulait à flots. M. Sellal n’a cependant pas su prendre le virage quand le prix du pétrole a chuté. Il a d’abord nié la crise, avant de se fixer comme objectif de ramener les importations du pays à 35 milliards de dollars, contre plus de 60 milliards dans les années fastes.

 

Bras de fer Tebboune-Sellal

 

Après les élections du 4 mai dernier, M. Sellal a commencé à discuter avec des partis qui soutiennent le président Bouteflika, en vue de constituer un gouvernement Sellal IV. Sa reconduction à la tête du gouvernement semblait aller de soi, même si nombre d’analystes voyaient dans ses consultations une entorse à la Constitution.

Les choses se sont brutalement dégradées la semaine dernière, quand M. Tebboune, alors ministre de l’habitat, a dénoncé les blocages qui l’empêchaient d’achever, selon lui, le programme de logements, un des projets phare du chef de l’Etat. Il mettait publiquement en cause le ministre des Finances, et, par ricochet, le Premier ministre, incapable d’arbitrer ou d’exercer son autorité. Le puissant patron du Forum des chefs d’entreprises Ali Haddad, proche parmi les proches de M. Sellal, a lui aussi lâché le Premier ministre, en étalant les échecs du gouvernement.

Le bras de fer a connu son épilogue mercredi 24 mai, avec l’annonce du départ de M. Sellal, et son remplacement par M. Tebboune. Celui-ci devrait intégrer dans sa nouvelle équipe le MPA de Amara Benyounès et Tadj de Amar Ghoul, aux côtés du FLN et du RND.

« Fin d’une mauvaise blague »

Le départ de M. Sellal laisse peu de regrets. « C’est la fin d’une mauvaise blague », résume, amer, un chef d’entreprise. L’homme était connu plus pour ses déclarations approximatives et ses attitudes burlesques que pour son action politique et économique. Avec lui, l’Algérie a perdu un temps précieux. Son « nouveau modèle économique » annoncé il y a deux ans s’est avéré comme une supercherie. Pendant son ministère, la discipline et la solidarité gouvernementale avaient disparu, même s’il n’en est pas le premier responsable.

Le soulagement était d’autant plus visible après la nomination de M. Tebboune que le nom de Chakib Khelil avait été abondamment cité pour lui succéder. M. Khelil a fait des interventions publiques pour poser ses conditions à un retour au gouvernement, donnant l’impression d’être déjà en terrain conquis. Mais son retour au sein de l’équipe Tebboune n’est pas totalement exclu.

 

Les promesses de M. Tebboune

 

Quant au nouveau Premier ministre, c’est un homme de dépenses plutôt qu’un gestionnaire. Dans la tradition des walis dans années 1970-1980, c’est un homme qui travaille sans contre-pouvoirs et qui dépense sans compter. Autoritaire, velléitaire, versatile, il a l’habitude de sacrifier les cadres de son secteur quand les projets n’avancent pas selon ses vœux, sans tenir compte de l’environnement impossible dans lequel travaillent les entreprises. Il ne lésine pas non plus sur les promesses. Des logements ADL 2001 n’ont toujours pas été livrés en 2017, ce qui ne l’empêche pas de soutenir mordicus que le programme du président de la république est mené selon les prévisions.

 

Mauvais moment

 

M. Tebboune arrive cependant au mauvais moment. La crise est là, et les ressources financières sont rares. La méthode qu’il affectionne -en fait, la seule qu’il connaisse, consiste à tout contrôler, à interdire ou autoriser, selon l’humeur, à contingenter, à décider de la répartition des ressources financières selon les impératifs et les contraintes politiques du moment. A ce titre, il paraît disposer des aptitudes nécessaires pour exercer son autorité, contrairement à M. Sellal à qui toute une partie du gouvernement échappait.

Mais M. Tebboune semble peu qualifié pour faire les arbitrages de plus en plus douloureux qui vont s’imposer. Il n’a pas non plus d’aptitude à favoriser l’émergence d’une économie moderne. « C’est un dépensier, pas un gestionnaire », dit un ancien responsable du FLN qui l’a connu de près, alors qu’un ancien wali estime que si M. Tebboune « excelle dans la gestion par injonctions, il est incapable d’organiser un travail avec des partenaires ».

La composition du gouvernement, qui présentera son programme devant l’Assemblée nationale élue le 4 mai et installée mardi 23, donnera aussi une idée de la marge dont va disposer le nouveau Premier ministre. Le sort de deux ministres fortement décriés montrera sa capacité à contrôler son équipe : le ministre de l’industrie Abdessalam Bouchouareb, et le ministre des finances Hadji Baba Ammi, que M. Tebboune a publiquement attaqué la semaine dernière.