Image: A. Khaled pour Maghreb Émergent

Le projet sécuritaire d’intimider dès le matin les Algérois ce 14e vendredi de mouvement populaire a piteusement échoué. Gaïd Salah a subi la vindicte populaire.

Les arrestations matinales n’y ont rien changé. Des dizaines de milliers d’Algérois sont sortis pour manifester ce vendredi 24 mai, pour le 14e vendredi consécutif. La police avait procédé en matinée à l’interpellation de plusieurs dizaines de citoyens parmi ceux qui se présentaient les premiers sur les lieux de rassemblement habituels aux abords de la  Grande Poste d’Alger.

Le dispositif de sécurité ne s’est donc pas contenté de clôturer l’accès aux escaliers du lieu symbolique de l’expression populaire depuis le 22 février. Jamais autant de jeunes acteurs du mouvement n’avaient été aussi massivement raflés en amont de l’heure véritable du début des marches, généralement à partir de 13 h. Cette vague d’interpellation a vite été partagée sur les réseaux sociaux, notamment avec le post du journaliste Samir Laribi à l’intérieur d’un fourgon de police avant 11 h du matin. Elle a provoqué un effet inverse à celui escompté par les autorités.  

« La répression a peut-être piqué à vif les gens. Il y a plus de monde et plus de détermination dans la rue ce vendredi », constatait une professeure de chirurgie habituée des rendez-vous populaire du vendredi. La population était en effet plus nombreuse ce troisième rendez-vous de Ramadan dans les rues d’Alger. Les axes « historiques »  de la rue Didouche Mourad, Audin Grande Poste, et celui en contrebas de Place 1er mai, Hassiba, Amirouche, ont été inondés de monde, à partir de 14 h, même si les carrés étaient un peu plus espacés, car les manifestants sortent de chez eux de manière plus décalée durant la période du jeûne.

Face au dispositif considérable en fourgons, en hommes et en clôture pour empêcher l’accès aux escaliers de la Grande Poste, une partie des manifestants a décidé de marcher vers la Place des Martyrs bien partie pour devenir le nouveau haut lieu de la mobilisation populaire.  Les manifestants ont continué à déambuler dans les rues du centre-ville entre forums de débat civique (Grande Poste et Didouche), « speaker Corner » (place Audin) jusqu’ a bien au-delà de 17 h.

Le couple Gaïd-élections

La stratégie de confrontation politique et sécuritaire avec le mouvement poursuivit par le Général Major, Gaïd Salah a donc subi un nouveau revers à Alger ce vendredi. Le chef d’Etat-major a capté la quasi totalité des mots d’ordre hostiles. Dans une proportion quasi équivalente à celle réservée aux frères Bouteflika avant le 2 avril dernier, date de la démission du président de la république.

Le traitement sécuritaire renforcé contre les étudiants en semaine avait déjà fait croître la colère populaire contre le chef de l’armée. La tentative d’expulser le mouvement de ces lieux symboliques a fini par excéder  l’opinion. Les manifestants ont très massivement scandé des slogans assimilant Gaïd Salah au « chef de la Issaba »  qu’il prétend combattre, tandis que d’autres opposaient l’armée (Khawa-Khawa) à la trahison de son chef contre le peuple. Enfin, le mot d’ordre le plus fréquent, hors ceux réservés à la personne du chef d’Etat-major,  aura été celui qui refusait les élections « sous la Issaba ».

La focalisation des mots d’ordre contre la position du chef d’Etat-major a impliqué toutes les catégories de manifestants, de toutes générations et de tous milieux sociaux. Les tentatives de l’épargner, animées par de petits groupes de personnes durant le mois d’avril, et encore présentes le 1er vendredi du ramadan, ont disparu, laissant la place à un flot de colère populaire contre le refus du chef de l’armée d’ouvrir un dialogue pour engager une transition.

Obstacle à la transition

Ahmed Gaïd Salah a encore menacé le mouvement populaire  cette semaine et fermé la porte à la transition politique en dehors de l’intérim constitutionnel auquel il fait mine de tenir vaille que vaille.

Pour la population algéroise, il est l’inspirateur de la réponse sécuritaire qui a mis Alger sous siège et qui tente d’expulser les citoyens de l’espace public. Son impopularité s’est accélérée à une vitesse ahurissante depuis un mois. C’est tout simplement sa tête qui est désormais clairement réclamée par la population, le mot d’ordre « Gaïd Salah dégage » étant le plus fréquent, lorsque certains panneaux ne lui demandent pas,  plus gentiment, de prendre sa retraite en rappelant qu’au ministère de la défense, elle est obligatoire à 65 ans.

Dans les forums spontanés de discussion politique les Algérois se montrent conscient que la Révolution vit un moment crucial ; « il ne faut rien céder maintenant. Ils finiront bien par comprendre qu’aucun retour en arrière n’est possible et surtout qu’aucune légitimation du pouvoir avec les urnes à l’ancienne n’est envisageable ».  

Le plan de la légitimation par le vote présidentiel le 04 juillet prochain « est-il le seul qu’envisage Ahmed Gaïd Salah ? », se demandait un des intervenants. Si c’est le cas il est dans la même position que les frères Bouteflika qui n’avaient que le 5e mandat. Pour la première fois depuis le 22 février, le sentiment dominant dans les rues d’Alger est que la transition ne pouvait débuter qu’en mettant à la retraite le chef d’Etat-major. Le durcissement répond au durcissement.