Je viens de lire l’article de Ali Aissaoui s’agissant de ma mise en garde contre des grèves dans le secteur des hydrocarbures. M. Aissaoui ne répond pas sur le fond de mon article qui explique que le système pétrogazier algérien est composé de chaines intégrées verticalement où la cohérence des flux est essentielle.

Tout arrêt, tout blocage de la production, toute perturbation des opérations de maintenance préventive, des services et travaux aux puits, peut avoir des effets déflagrants en chaine et des conséquences durables, sinon irréversibles. Ceci est particulièrement essentiel pour la chaine gazière à laquelle sont aussi liées nos productions de GPL et de condensat. Du fait de l’absence de capacités de stockage du gaz, de la forte pression sur la demande interne sur la production et les exportations, nous évoluons sans cesse dans des conditions critiques. Tout arrêt à quelque niveau que ce soit de la chaine peut avoir des effets désastreux.

Au surplus, les gisements de Hassi Rmel, Gassi Touil, mais aussi Alrar et Rhourde Nouss nécessitent des précautions extrêmes dans leur management et leur monitoring, vu leur histoire ces quinze dernière années. Rappelons aussi que le système électrique national dépend étroitement de la chaine gazière car nos grandes centrales électriques fonctionnent au gaz. L’arrêt de leur approvisionnement en gaz signifie des délestages en chaines, fortement dommageables pour l’économie nationale. Il en va de même, pour ce qui est de la chaine pétrolière, pour le gisement de Hassi Messaoud, gisement géant, mais très complexe avec pour une part importante du réservoir une porosité et une perméabilité du réservoir proche des non conventionnels et nécessitant donc un soin particulier.

Au demeurant, les exemples internationaux cités par M. Aissaoui, érigés comme exemples à suivre, ne peuvent pas ne pas avoir engendré des conséquences néfastes sur les réservoirs et les équipements de production dans ces pays. Le fait même que le marché pétrolier ait réagi fortement à ces interruptions d’approvisionnements et n’ait pas été rassuré pour autant par l’existence de stocks OCDE, signale une grande inquiétude. Concernant les exemples internationaux qu’il a cité dans le désordre et sans aucune cohérence, nous aimerions informer Mr Aissaoui, comme beaucoup de spécialistes le savent déjà que les 23 grèves des pétroliers du Nigeria entre la nationalisation de 1979 à aujourd’hui ont provoqué une perte de pression de fond dynamique (marquant l’énergie propre du gisement) de 22 bars, ce qui équivaut à une perte de la vie du gisement de plus de deux ans, cette perte est irrémédiable pour les générations futures du Nigeria. Il faut ici rappeler que 96% des gisements en exploitation au Nigéria sont en association opérées par Exxon, Shell, Chevron, Agip, Total, Texaco et autres petites compagnies.

90% des grèves ayant eu lieu ont été causées par l’écart énorme entre les profits des compagnies étrangères et de l’Etat nigérian, avec au surplus la grande précarité des salaires des pétroliers nationaux. Il est donc faux et dépassé de dire qu’une grève des pétroliers algériens ne toucherait guère l’intégrité de nos gisements. Au contraire, il est dangereux et irresponsable d’y penser au sens pur. Pour ce qui concerne l’Irak, le market share exigé par les Etats-Unis a été la seule raison des grèves des pétroliers irakiens entre 2010 et aujourd’hui. Les conséquences ont été néfastes. En règle générale, toutes les perturbations subies par le système pétrolier irakien depuis 1992 ont gravement affecté, sinon les réservoirs (l’Irak dispose de 152 milliards de barils de réserves, niveau largement sous-évalué du fait du grand potentiel de ce pays. Beaucoup d’experts pensent que ce pays peut détenir les premières réserves moyen-orientales), du moins la chaine pétrolière qui a besoin de temps pour retrouver son niveau optimal de production.

Concernant le Kazakhstan, cité lui aussi dans l’article de M. Aissaoui, la grève des travailleurs locaux avait, semble-t-il, été organisée et fomentée par Gazprom pour exiger une main mise sur le réseau pétrolier du Sud. Cette grève, de l’avis des milieux pétroliers internationaux, a causé un déclin des gisements. Les gisements de mer du nord vieillissants, évoqués, ont pour leur part, causé une compression du personnel sans précèdent, cause de troubles sociaux. A l’exception du cas du gisement de Kristine en Norvège marqué par ailleurs par des conditions extrêmes d’exploitation. Les grèves de l’Alberta, enfin, ne sont absolument pas à prendre en comme exemple car ce sont des hydrocarbures solides, produits par pelles mécaniques. Nous ne pouvons donc pas parler de dégradation des pressions de fond dynamiques ni de la remontée des eaux de gisements en cas d’arrêt de la production ! D’autre part, précisions aussi que l’aspect environnemental a beaucoup joué dans l’arrêt de production de ces schistes bitumineux.

J’aimerais, pour finir, rassurer Mr Aissaoui que si Dieu le tout puissant nous a donné un peuple aussi fabuleux, c’est pour justement compter sur sa clairvoyance et son courage pour mener à bien le pays à un système démocratique loin des actions coup de poing capables de mettre à genoux notre économie. Je pense qu’il est du devoir d’un expert d’appeler au calme et de mettre en évidence les graves risques et les effets dévastateurs de toute atteinte au système pétro-gazier national. Pour ma part, connaissant la compétence, l’esprit de responsabilité et le patriotisme des collègues de Sonatrach, je suis rassuré. Tahia El Djazaïer.

 Pr Mourad PREURE

Expert pétrolier international