Sa discrétion et son abattage l’ont propulsé dans le vide sidéral de la présidence déserté. D’homme de devoirs besogneux, il est en train de se muer en producteur d’idées pour sauver le système. Mauvais plan. 

La scène s’est déroulée mercredi dernier. Fatiha Benabou la constitutionnaliste connue pour l’indépendance de son point de vue reçoit un coup de fil de la présidence de la République. C’est le secrétaire général qui va lui être transmis. Il s’en suit une conversation surréaliste : la voix châtrée très reconnaissable de l’autre côté, propose tout simplement à la professeure de droit si critique avec l’autoritarisme Bouteflikien, de venir « co-diriger la haute instance indépendante de surveillance des élections en charge des élections ».

La présidence de la République, devenue présidence de l’Etat durant l’intérim ; a vite réagi à la démission, la veille, du président du Conseil constitutionnel, Tayeb Belaiz, en nommant son successeur séance tenante. Elle veut continuer sur la lancée et combler le vide de la révocation des membres de la Haute Instance dirigée par Abdelwahab Derbal.

Un homme se tient donc derrière cet activisme effréné pour faire avancer la feuille de route des articles 102 et 104 de la Constitution. Il était présent, le 10 février dernier, aux côtés de Abdelmalek Sellal, à la coupole du complexe olympique Mohamed Boudiaf pour la cérémonie passée dans la postérité algérienne pour celle du « cachir » coïncidant avec l’annonce de la candidature du président Bouteflika à un 5e mandat. C’est lui qui, le 28 novembre dernier lors de la rencontre walis-gouvernement, a lu la déclaration véhémente au nom du président de la République contre “les cercles de prédateurs et de cellules dormantes” qui s’opposaient à la prétention de Abdelaziz Bouteflika de rester président à vie. Mais qui est donc ce secrétaire général de la présidence si discret depuis mars 2008 date de sa nomination au poste ?   

Un professeur d’économétrie qui calcule beaucoup 

Habba El Kobbi, n’aurait sans doute jamais pensé se retrouver dans une telle situation d’influence au cœur du système de pouvoir politique algérien en cours de dévissage critique. Septuagénaire vif, râblé- on dit que Bouteflika l’a choisi aussi parce qu’il est le seul à la présidence à être plus petit que lui – Habba El Okbi est un professeur d’économétrie qui a pris le virage précoce de la vie politique et de la haute administration. Toujours affable, la répartie facile, l’ancien doyen de l’Institut de sciences économiques d’Alger (ISE), au milieu des années 80 est passé par la case de conseiller à la présidence avant d’hériter du siège de secrétaire général au palais d’El Mouradia le 1er mars 2008.

C’est son efficacité et sa capacité de travail appréciable qui a fini par le rendre incontournable dans la gestion de la maison présidentielle devenue la maison des Bouteflika au fil des années. La discrétion monastique de Habba El Kobbi a également joué en faveur de  sa longévité parmi les conseillers des débuts des années Bouteflika.

Les médias ne lui connaissent pas de prises d’intérêts dans le monde du business, péché de vénalité qui a, entre autres motifs, conduit, par exemple, à la perte d’influence puis au départ de Mohamed Rougab un autre conseiller important de Bouteflika. L’influence opérationnelle aussi grandissante que surprenante de Habba El Okbi a commencé à se détecter depuis le départ de Ahmed Ouyahia de son poste de directeur du cabinet à la présidence de la République, en août 2017. Le poste est resté vacant, et la fonction dans une large mesure, est tombée dans l’escarcelle de l’omniprésent secrétaire général à la voix fluette.

Un acteur important du bouteflikisme résiduel 

Naturellement discret, le secrétaire général de la présidence, qui fait également office de directeur de cabinet à El Mouradia, a dû se mettre en première ligne de mauvaise grâce depuis novembre dernier où il a lu le message présidentiel virulent adressé aux opposants au 5e mandat. C’était sans doute le prix à payer pour espérer conserver son influence dans le cercle présidentiel. Militant du FLN de longue date, il s’était conduit comme tel à l’Institut de sciences économique d’Alger, lors du printemps démocratique amazigh de 1980, il est membre de sa direction depuis plusieurs années.

Habba El Okbi se conduit en grand Chambellan se voulant neutre et propre sur lui, mais n’est pas  du tout dénué de sens politique. Il a accepté de mettre les mains dans le cambouis (en l’occurrence dans le cachir) lors de la cérémonie du 10 février à la coupole, toujours avec le calcul tactique de construire son statut d’homme indispensable auprès de Saïd Bouteflika, et de son frère président, moins attentif à cet abattage depuis l’aggravation de son état de santé durant l’été 2018.

La disparition de ses mentors, l’extrême faiblesse du Premier ministre et de son cabinet, l’inconsistance de la personnalité de Abdelkader Bensalah intérimaire à El Mouradia, ont concouru pour faire de Habba El Okbi un acteur au rôle inopinément hypertrophié dans le poste de manœuvre d’un navire qui prend l’eau de partout. Il a cessé d’être l’homme discret et travailleur au service de la gloire – manquée – des Bouteflika, pour se révéler en « tête pensante » de la mise en œuvre du sauvetage puis de la remise à flot du navire en perdition.

Habba El Okbi n’est cependant pas connu pour être un « créatif » en ingénierie politique. Si dans sa partie civile, le cœur du système doit s’en remettre à lui pour trouver des solutions face à la montée du « dégagisme »  populaire, il n’est pas prêt de retourner une situation historique de toute façon largement compromise. Le choix d’appeler Fatiha Benabou pour co-diriger la haute instance de surveillance des élections est un échantillon du type de fulgurances intellectuelles qui peuvent venir de la « tête pensante » improvisée du Bouteflikisme résiduel.