La proximité symbolique est troublante. Le régime algérien n’a pas muté son génome. Il a encore recours au meurtre parabolique pour rebooter son code. Celui de l’Etat sécuritaire.

Karim Tabbou n’est pas Abane Ramdane. Les chefs de l’ANP et des services qui font marcher Zeghmati et les magistrats ne sont ni Boussouf, ni Krim. Le mécanisme est pourtant le même. Violent, homicidaire.  C’est le marqueur génétique du système niché dans la torsion de l’Histoire, comme une séquence d’ADN. Eliminer le contradicteur.  Encore et toujours. Le coeur nucléaire du système est ainsi fait. Il fomente des embuscades sur le sentier de ses convulsions.

La forme s’est émancipée. La corde des bourreaux de Tetouan est inconvenante. Il y a tout de même l’empreinte de 62 ans de traitement antispasmodique pour donner un peu de tenue à « l’Etat ». Un juge fera l’affaire. Le mode opératoire est à peine différent. Au final c’est une embuscade. Karim Tabbou pensait sortir de prison, il s’est retrouvé devant de nouveaux geôliers. Abane Ramdane pensait venir régler un conflit avec les Marocains, il s’est retrouvé dans la ferme de Tetouan.  Dans l’urgence du forfait, toutes les règles de procédure sont suspendues. Session du CNRA, tribunal révolutionnaire, d’un côté.  Ordonnance de renvoi,  enrôlement, notification aux avocats, et au prévenu de l’autre côté. Tout s’escamote. Logiciel de conjurés oblige. Le jugement en première instance de Karim Tabbou au tribunal de Sidi M’hamed n’avait même pas été encore signé par la juge qui l’a rendu, que l’audience en appel se tenait. Forcément dans la clandestinité symbolique du forfait. Tetouan, décembre 1957.  

L’esprit factieux pré-institutionnel

En 2020, l’esprit du complot est doté du sceau officiel de l’Etat. Il est froid dans ses bottes « régaliennes ».  Les apparats officiels ne changent rien. L’esprit reste aussi factieux que dans un coup de force à huis clos d’une aile de la direction de la révolution sur une autre aile. 62 ans plus tard, les institutions algériennes n’ont toujours pas trouvé la puissance résiliente du droit.  Elles ont toujours recours à la force attentatoire. Dans le dos d’une autre aile. En rupture assumée avec l’échafaudage légal,  opposable pourtant aux citoyens et aux autres Etats.

L’axe militaire, direction de la sûreté intérieure, que désormais résume la marque Antar, et son rouage civil, le ministre Zeghmati, le directeur des affaires judiciaires, le juge Mohamed Hamzaoui auprès de la cour d’appel d’Alger ont fonctionné en marge de l’Etat algérien et de ses lois. Une faction prétorienne.

L’enjeu est perpétuel. Résoudre la contradiction politique par l’évanouissement des contradicteurs. Le sécuritaire tue le politique.  Comme il peut.  Encore par la liquidation physique comme avec Ali Mecili, artisan du rapprochement politique entre Ben Bella et Ait Ahmed (déclaration de Londres 1985). Aujourd’hui, par l’embuscade « judiciaire » aux allures de bombe à fragmentation. 

Le sécuritaire ne tuera plus le politique

En 62 ans de thérapie du fratricide originel,  la guérison échappe au régime algérien. Elle n’a pourtant jamais été aussi proche à saisir.

Le Hirak populaire propose depuis un an un protocole de rémission. La Silmya.  Elle signifie que le politique se transige dans  la protection des libertés et du droit.  Nul besoin de corde à étrangler ou de juge indigne. Les assassins de Abane sont de grands leaders révolutionnaires. Ils restent dans le patrimoine collectif de ce pays car leur œuvre est d’une autre dimension. Ils n’ont sans doute jamais voulu consacrer un primat du militaire sur le politique. Eux mêmes étaient des politiques.

L’histoire a voulu que l’Algérie reste piégée dans la trappe sordide de Tetouan. En mutant lentement, en 1962, en 1965, en 1992, en 1999. Toujours dans le même sens. Pour devenir une caricature de sécuritaire tenant en joue le magistrat officiant au pied de l’échafaud. Dans le récit, la victime est perpétuellement une voix politique.  Aujourd’hui, cette voix est millionnaire. Elle va rétablir le politique et remettre le sécuritaire dans son vrai rôle. La Cour d’appel d’Alger a refait symboliquement le coup de Tetouan pour l’exorciser à jamais. Elle ne le sait pas.