Il devait s’agir de l’enjeu du digital en Algérie, cela a vite tourné à la promotion lyrique d’une « terre de cocagne ». Accessoirement à celles des opportunités des accès à Internet. Pas à jour.

 

L’intitulé du panel dédié à l’Algérie annonçait à lui seul le malentendu : « Algérie terre d’innovation dans le numérique ». La 2e journée, jeudi, de la 10e semaine économique de la Méditerranée a confié à la Chambre algérienne de commerce et de l’industrie en France (CACI France) le casting de sa séquence tardive de la journée (17h-20h) dédiée au numérique en Algérie.

Bug d’initialisation, aucune SSII algérienne dans le panel. Des trois panélistes qui animent la soirée – représentants de Accenture France, distributeur de HP en Algérie, et DG de Divona – aucun n’est annoncé dans le programme, mais surtout aucun ne représente l’écosystème balbutiant de la production des contenus digitaux en Algérie. Le président du FCE, Ali Haddad, s’est excusé, pris par les tâches de préparation du forum africain d’Alger, la ministre des TIC,  Houda-Imane Feraoun – prévue en pointillée dans le programme – n’a pas confirmé sa venue, de même que Axelle Lemaire la secrétaire d’Etat français en charge du numérique et de l’innovation. Ce qui n’a réduit en rien l’engouement du public pour cette session, sans doute celle qui a, avec la séance inaugurale, le mieux rempli le grand amphithéâtre bunker de la villa Méditerranée à la Joliette. La suite sera grinçante. Ecartelée entre l’obligation de coller à un intitulé messianique – terre d’innovation – et la désincarnation du génie digital algérien sur ce plateau marseillais.

 

Deux heures de circonvolutions

 

La CACI France, dont le président Kaci Ait Yala est également le premier responsable de FCE international, a donc du vendre à un public peu dupe, la destination Algérie pour les partenariats dans le numérique, à la manière ancienne : « plus grand pays d’Afrique, énergie bon marché, stabilité politique, hub vers le continent et la Méditerranée, 1,5 million d’étudiants, les salaires les plus bas au Maghreb… ».  Rien de précis sur l’écosystème des SSII, sociétés informatiques fournisseuses de solution IT, sur les plateformes bifaces grand public et leurs défis, sur les startups de développeurs ou encore sur le sort du cluster de Rahmania-Sidi Abdellah.  Rien sur le dispositif d’amorçage financier absent pour les projets IT, ou sur les incitations fiscales à investir dans la transformation digitale des entreprises. Mêmes les « réussites »  françaises en Algérie, citées pour illustrer l’attractivité de l’investissement dans le digital en Algérie, évoquent des vendeurs de terminaux téléphoniques (Wiko) ou  des géants des solutions de chiffrage traitant directement avec l’Etat algérien (Gemalto). Le malentendu est complet. Les « retards » algériens dans la numérisation de l’économie apparaissent pourtant dans les slides que fait glisser l’animateur du panel : taux de pénétration d’internet, pourcentage d’entreprises disposant d’un site web, ou nombre de sites de e-commerce. Le panel glisse, lui aussi, dessus pour se concentrer sur la prédominance des GAFA  (Google, Apple, Facebook, Amazon) sur la nouvelle économie et « la nécessité de ne pas rater le virage numérique pour les entreprises ». Au bout de deux heures  de circonvolutions ou la promotion de « L’Algérie terre d’innovation dans le numérique » tombe à plat, il est tout de même possible de retenir quelque chose. Le rattrapage de la connectivité est enfin en marche dans le pays.

 

Data center « oui », Silicon Valley « non »

 

Les progrès de la connectivité des Algériens passent par le maillage  « bien avancé » du pays en fibre optique, et aussi – bientôt ?-  la fixation d’une partie des flux de données en Algérie. C’est Karim Cherfaoui , Directeur général de Divona, qui se chargera de faire, devant le parterre marseillais, la promotion franche et enthousiaste du potentiel algérien dans la filière Data Center. De bonne guerre. Divona, société algérienne de télécommunication, détentrice d’une licence VSAT depuis 2004 a vocation à développer des Data Center en Algérie. Pour son DG, « l’avantage comparatif est évident, le poste de coût d’exploitation le plus élevé dans un Data Center est celui de l’énergie. Microsoft en détient un de 25 mégawatts. En Algérie nous pouvons utiliser le solaire couplé au gaz pour développer de la green data ». L’argument fait mouche.  Petit bémol, le jeune DG de Divona, par ailleurs représentant du FCE à cet événement, vend lui aussi l’Algérie numérique à l’ancienne. En effaçant, dans de précoces allures de futur ministre politiquement correct, le résilient archaïsme  numérique algérien, au risque de distordre la réalité sur le paiement électronique en attente, en novembre 2016, d’un cadre réglementaire.  Le zèle « constructif » du patron VSAT provider ne l’a pourtant pas empêché de répondre sèchement « non » à  une question ingénue : « l’Algérie peut-elle devenir demain une nouvelle Silicon Valley ? ». La « terre d’innovation » s’est, en queue de comète, brutalement consumée en une terre de «tuyaux » pour acheminer les solutions et les contenus des autres.

 

Les jeunes binationaux en veulent

 

La session Algérie à la 10e semaine économique de la Mediterranée dédiée au numérique et à la « Méditerranée connectée » aura finalement surtout servi à se réconforter. Non pas tant sur le dynamisme de l’écosystème du digital en Algérie, grand absent de la session, mais de l’intérêt vif et rafraichissant des jeunes binationaux porteurs de projets IT souhaitant venir développer leurs idées en Algérie. Rafik Belhadj, pétillant délégué régional de la CACI France, a ainsi pu repérer quelques promesses de pépites qu’il faudra mettre dans le contexte algérien. Pas certain, de ce point de vue, que le discours lénifiant, longtemps tenu durant ce panel sur « l’environnement favorable » au numérique en Algérie, ne les prépare au mieux à réussir dans leur pays d’origine. Pour les autres investisseurs, notamment de la région PACA, représenté par Stéphane Soto, directeur d’Aix-Marseille French Tech, la destination Algérie et Maghreb est une évidence  dans les partenariats de la filière numérique: « je laisse à mes amis de Lyon et de Paris d’aller se frotter à Berlin et à Londres. Pour nous à Marseille, c’est le Maghreb et l’Afrique ». Tant mieux. Dans son allocution d’ouverture, le nouveau consul général d’Algérie Boudjemâa Rouibeh s’est fait fort de « traiter au plus vite », « la grande question » qui se pose à la communauté d’affaires marseillaise pour travailler avec l’Algérie : « le visa ». Il aura finalement sans doute été le plus efficace dans le marketing de la destination d’investissement Algérie.