La chronique économique hebdomadaire de El Kadi Ihsane inaugure sa 14e année chez notre confrère El Watan. Elle est reprise tous les vendredis sur Maghreb Emergent. Place cette semaine à la pédagogie de la crise.

Il y’a dix ans le 15 septembre 2008, Lehmann Brothers la 4e plus grande banque d’affaires du monde déclarait faillite. La crise américaine des crédits subprimes qui couvait depuis une année devenait un risque systémique mondial effectif. L’économie mondiale est alors passé par la contraction financière la plus grave depuis 1929. Tous les actifs ont vu leurs prix tomber. Les physiques, jusqu’au matières premières, comme les financiers. Actions, titres dérivés, obligations souveraines, tout a perdu, durant un cycle plus ou moins court, de la valeur. L’activité économique mondiale est entrée dans une onde longue dépressive. Malgré une reprise américaine dopée par des conditions exceptionnelles d’aide à liquidité du système financier, le monde n’est pas sorti de l’ère Lehman Brothers. L’Union Européenne finit péniblement sa convalescence avec une croissance et la perpétuation du risque souverain notamment sur la zone Euro, avec l’Italie qui présente des signes peu rassurants. Les pays émergents ont perdu le plus fort de leur dynamique d’avant la crise déclenchée en 2008. Le Brésil est passé par la crise, la Turquie y arrive. Et surtout le nouveau réacteur de la croissance mondiale des trente dernières années, la Chine, est entrain de se refroidir lentement. Les stigmates du 15 septembre 2008 sont toujours là. La confiance en la capacité de l’économie mondiale a produire et échanger toujours plus n’a jamais été restaurée au même niveau qu’avant ce choc de Wall Street d’il y a dix années. La perception de la mondialisation triomphante s’est dégradée. Les secteurs – capitalistes et populaires – dans les pays avancés qui ont perdu du chiffre d’affaire et de l’emploi à cause des délocalisations dans un monde ouvert, se sont rebellés. Cela a donné deux immenses séismes politiques en moins de deux ans : le Brexit et Donald Trump.

Le protectionnisme xénophobe comme dégât collatéral

La partie de l’opinion dans les pays riches qui pensent que la mondialisation depuis 20 ans profite plus aux émergents et aux autres a finit par prendre pouvoir. Elle va à rebours du cycle qui a fait le monde de l’après chute du mur de Berlin. Elle dresse à nouveaux des murs au mouvement des marchandises, des hommes et bientôt sans doute des capitaux. La recette même qui a porté l’expansion du capitalisme dans le monde depuis trente ans. Le risque financier n’a pas disparu que voilà que vient s’ajouter le risque de la guerre commerciale. Les barrières protectionnistes de l’Algérie dans l’automobile sont de somme quasi nulle. Equivalent à la différence tenue entre le cout d’importation ses kits d’assemblage et celui des véhicules finis. Lorsque les mêmes barrières douanières montent entre les Etats Unis et la Chine, il s’agit de 400 milliards de dollars de taxes supplémentaires qui arrivent sur la table de la négociation. Autant dire une situation de pré-guerre. L’onde de choc tectonique de la crise de 2008 n’a donc pas fini de produire ses effets sur l’évolution du monde et sur sa gouvernance. Elle a même entrainé le cycle de hausse le plus long de l’Histoire des indices boursiers américains. Le 22 aout dernier Wall Street célébrait en effet 3453 jours de hausse tendancielle interrompue du marché actions depuis le 09 mars 2009, le plus bas atteint dans la dépression post-Lehmann Brothers. Une bulle est elle entrain à nouveau d’enfler au dessus du monde ?

La bulle inégalitaire se reproduit

Dix ans plus tard, les « causes système » qui ont provoqué la crise des subprimes puis l’onde récessive mondiale, sont toujours là. Le capital demeure boulimique de rémunération « surprimes ». Surperformantes. C’est à dire supérieure à une moyenne intangible qui permet au travail d’être, lui aussi, correctement rémunéré. La tendance, documentée dans un travail académique titanesque de l’économiste français Thomas Piketty, au creusement de l’inégalité entre les revenus du capital et ceux du travail dans les pays avancés s’est accéléré à la fin des trente glorieuses. Il s’en est suivi logiquement un affaiblissement de la demande finale pour les biens et les services dans ces grands centres de consommation que sont les pays riches. Les salariés, faute de part de revenus suffisants, ne peuvent pas absorbés les productions additionnels du système. Les salariés du reste du monde, nouveaux entrants dans le système, ne peuvent pallier cette mévente. S’ils sont rentrés dans le système mondial comme nouveaux producteurs de substitution, c’est justement parce que leurs couts salariaux sont modérés à très modérés. Le capitalisme mondialiste américain a bricolé deux solutions face au plafonnement tendanciel de la capacité de consommer des américains qui progresse moins vite que l’offre additionnelle de biens et de services. Ils ont démocratisé le crédit et déflaté les prix à l’importation. Les classes moyennes de la plus grande économie du monde ont carburé depuis le milieu des années 90 aux produits chinois importés bon marché et au crédit de plus en plus facile d’accès. La crise est d’abord survenue naturellement par l’effondrement de la braderie au crédit. Octroyé dans l’immobilier en mode subprime à des ménages de moins en moins solvables. Elle se poursuit dans son volet commercial. Maintenir à flot la consommation aux Etats Unis en important massivement chinois a bas prix, a provoqué une désindustrialisation et un déficit commercial dangereux. Le capital va t’il renoncé à une part de ses profits pour la partager avec les salariés et relancer la consommation interne sur des bases plus durables ? L’histoire du capitalisme connaît le moment Fordiste ou cette réflexion, en contexte de New Deal, a donné de l’air aux patrons et aux travailleurs. Mais le Fordisme – cette idée de faire profiter les salariés des produits de leur travail – a été concédé dans un monde ou la pression communiste égalitariste était forte sur le capitalisme. Il a lâché des réformes sous la contrainte. Aujourd’hui cette pression n’existe pas de la même manière. Conséquence, le capitalisme reproduit les conditions de la bulle inégalitaire du profit, jusqu’à prochaine explosion. Et nouvelle crise. Rien ne dit qu’il réussira à la surmonter cette fois.