Selon l’économiste Belkacem  Boukhrouf,  Ahmed Ouyahia a pour mission de « redorer le blason d’un Exécutif incohérent, inopérant et sans cap », prendre les décisions impopulaires au plan social et préparer les présidentielles de 2019.

 

 Abdelmadjid Tebboune, moins de trois mois après sa nomination comme Premier ministre, a été remercié. Certains disent qu’il a mal exécuté les instructions du Président, d’autre insinuent qu’il l’a trahi en s’attaquant notamment à ses principaux soutiens parmi le patronat. L’affaire Tebboune est une erreur de casting ou une manifestation de ce qu’on appelle « la lutte des clans » ?

Au point où la caricature est arrivée dans la conduite des affaires nationales, il était tout à fait prévisible que des changements aussi sensibles soient opérés avec une facilité déconcertante. Depuis quelques années, l’instance exécutive a été soumise à un processus réfléchi de banalisation à travers une série de remaniements, de révocations et de substitutions parallèles. Mais le dernier changement est franchement inquiétant et discrédite, par-delà le Gouvernement, toutes les institutions algériennes.

Ceci l’est d’autant plus que depuis la dégradation de la santé du Président Bouteflika, l’on était en droit d’attendre que soit mis en place un Gouvernement crédible, représentatif et efficace qui puisse pallier à la limite de l’action présidentielle. De ce fait, l’on se retrouve avec deux paliers de gouvernance inopérants et discrédités. Face à une opinion nationale et internationale inquiète, l’Algérie aura un large déficit de crédibilité institutionnelle à combler.

 Tebboune a joué en solo et s’est précipité. Il a omis que dans un régime opaque, aucune fonction, aussi haute soit-elle, n’est immunisée contre l’action des clans et les puissances en jeu. Il s’est attiré les foudres d’un lobby puissant à l’approche de rendez-vous politiques importants. Disons qu’il a commis une erreur de débutant : sorti des rangs de ce Gouvernement pour lequel il a longtemps officié, il n’a pas appris les codes politiques claniques qui régissent le fonctionnement de l’État. Il part comme il est venu : il est venu pour maintenir le statu quo, il est délogé pour préserver ce même statu quo.

 

 

 Rappeler Ahmed Ouyahia, un homme qui assume ouvertement son amitié avec Ali Haddad et qui ne rate aucune occasion de défendre les hommes d’affaires, pour remplacer Tebboune qui a déclaré la guerre au patron de l’ETRHB et aux hommes d’affaires, est-ce le début d’une nouvelle ère politique pro-business ?

 

Ce serait faire un raccourci de penser que Haddad, le patron de l’ETRHB, soit devenu un faiseur d’hommes en Algérie puisque lui-même y a été produit. La personne de Haddad est représentative de la puissance de l’argent dans la définition des rapports du pouvoir.

 C’est cela la théorie de la transformation du capital qui s’est bien appliquée en Algérie : après le capital symbolique tiré de la légitimité historique des années 60 et 70, le capital institutionnel tiré de la force du parti unique dans les années 80, le capital politique tiré des positionnements partisans et idéologiques des années 90, arrive le pouvoir économique et financier assis sous l’ère de l’euphorie financière des années 2000 à ce jour.

 Ce pouvoir économique et financier devient le tremplin pour l’exercice du pouvoir. L’intrusion des hommes d’affaires et de l’argent sale, notamment au niveau de l’instance législative, est l’illustration parfaite de cette évolution.

 La nomination d’Ouyahia est tout à fait compatible avec les attentes de ceux qui commandent : quoi que l’on dise, il reste un homme politique charismatique qui a toujours su encadrer les membres des gouvernements qu’il a eu à diriger. Et de ce fait, il est en mesure de mettre fin à la compétition entre ministres et ministères comme bien des cas se sont produits sous l’ère Sellal et Tebboune. Puis, il jouit d’une double casquette de politique et de technocrate qui l’autorise à gérer aussi bien les rapports de force politiques, notamment face au FLN majoritaire à l’exécutif et dans l’instance législative, mais aussi de conduire les affaires courantes nationales.

 

Quelles sont, selon vous, les missions que devrait assumer principalement le nouveau Premier ministre ?

 La première mission est politique : redorer le blason d’un Exécutif incohérent, inopérant et sans cap. Souvenons-nous que le gouvernement Tebboune a inauguré son mandat avec le scandale du ministre du tourisme Benagoune, démis de ses fonctions au bout de 48 heures.

 L’autre mission est socioéconomique : mener des réformes sociales difficiles et coûteuses en image. Ouyahia sera appelé à agir avec une future loi de finance dont le volume des dépenses est plafonné pour 2018 et 2019.

 La révision du code du travail et du code des investissements sont également deux chantiers importants. La troisième mission est électorale : gérer le calendaire des élections locales de novembre avant de se consacrer au gros lot : les présidentielles de 2019.