Les entreprises algériennes ont-elles les capacités de réaliser le plan de charge des logements publics proposés ? (DR)

Le décret exécutif du 20 avril 2014, obligeant les entreprises de construction dans le BTP à disposer d’un certificat de qualification et de classification pour toute « conclusion de marchés avec l’Etat, les wilayas, les communes, les administrations, les établissements et les organismes publics, » risque de perturber pour longtemps le secteur.

 

S’exprimant sur le programme de logements inscrit pour la période 2015-2019, le ministre de l’Habitat, de l’Urbanisme et de la Ville, Abdelmadjid Tebboune, a annoncé la construction de 1,6 millions d’unités pour cette période, dont 724.000 logements ruraux, 817.000 logements publics, 255.000 logements promotionnels aidés (LPA), 86.000 logements AADL, et 15.000 promotionnels publics. Pour cela, « les pouvoirs publics ont mobilisé près de 63 milliards de dollars pour juguler la crise du logement » et 95% de la demande sociale en matière de logement devrait être couverte à l’horizon 2018, a-t-il ajouté.
Dans la foulée il a révélé que sur les 1,2 millions inscrits dans le programme 2010-2014, seuls 693.000 ont été réceptionnés, pointant à cette occasion la faible capacité de réalisation des entreprises nationales, qui serait la raison principale de ces énormes retards.

Les mêmes capacités de réalisation qu’en 2005

Actuellement, la capacité nationale de réalisation peine à atteindre 80 000 logements par an, sans évolution significative depuis 2005, selon des sources du secteur. Elle est très loin des 255 000, nécessaires pour exécuter le programme gouvernemental. Atteindre 120.000 unités annuellement, dans le moyen terme, comme projeté par les autorités afin de réduire le niveau du recours aux entreprises étrangères et les retards, est quasiment du domaine du miracle.
Les entreprises du secteur public ne détiennent que 4% des parts du marché, qui est dominé à 68% par le privé (le reste 28% revient aux entreprises étrangères).
La première particularité des entreprises privées est leur taille modeste, dans une large proportion. Dans le lot, 85% sont plus proches du monde de l’artisanat, selon les propos de M. Tebboune. Elles sont souvent des entités familiales, érigées en personnes physiques, dont leur envergure et leur statut juridique sont des obstacles à une extension ou même à un regroupement comme semble le souhaiter le nouveau décret.

Recours massif à la main d’œuvre informelle

Un autre obstacle de taille est le recours à une main d’œuvre temporaire, recrutée à des périodes de pic dans l’exécution des travaux, pour être congédiée par la suite. Cette main d’œuvre ne bénéficie d’aucune couverture sociale et ne figure pas dans les listings de « l’effectif total décompté et déclaré de la dernière année à la caisse de sécurité sociale dans lequel doit figurer l’effectif de l’encadrement technique, administratif et financier composé de cadres universitaires et agents de maîtrise,» comme l’exige le décret en question pour établir la classification.
Pour un patron qui préfère la sous-traitance auprès d’entreprises soumissionnaires et le recours à une main d’œuvre d’appoint (non déclarée) malgré plus de 20 ans dans le domaine, cette disposition – somme toute réglementaire – contenue dans l’article 8 du décret est suffisante pour dissuader nombre d’entreprises à « s’aventurer » à solliciter une classification supérieure. Il faut savoir que cette opération n’est pas une obligation mais un acte volontaire régit par l’article 3 du même décret. Notre interlocuteur ajoute : « même les grands groupes qui dominent le secteur font la même chose, ils recrutent un encadrement permanant restreint. Pour ce qui est de la main d’œuvre, y compris qualifiée, soit elle est mal payée et ne se stabilise pas, soit les groupes ont recours à des appoints importants dans tous les domaines, tout au long de l’année et qu’ils ne déclarent pas sachant que leur poids et leur influence les protège des éventuels contrôles ».

Redresser la situation à moyen terme, c’est possible

Si les mesures contenues dans ce décret sont jugées susceptibles d’assainir le secteur et de doter le pays d’un outil de réalisation à la mesure des ambitions affichées par les pouvoirs publics, les professionnels du secteur ne s’attendent pas à l’augmentation des capacités de production dans le court et même le moyen terme. La plupart estime que dans le court terme, l’application des dispositions du décret risque d’exclure plusieurs entreprises qui, jusque-là, soumissionnaient pour des marchés de moyenne taille (200- 400 logements). Il faut savoir que sur plus de 30.000 entreprises enregistrées, 15 seulement peuvent être classées comme pouvant exécuter d’importants programmes de logements, c’est-à-dire classées entre les échelles 7 et 10.
L’annonce de la création d’entreprises publiques régionales de réalisation par le ministère de l’Habitat, est certainement une piste pour parer au morcellement actuel. On s’en souvient, de telles entités avaient été liquidées au début des années 90, au moment de l’application du plan d’ajustement structurel du FMI. Des milliers de travailleurs qualifiés s’étaient retrouvés dans la nature sans transmettre leur savoir-faire. Un autre problème du secteur, en attendant les résultats des réaménagements opérés dans les cursus de la formation professionnelle, pour parer à la pénurie de main d’œuvre qualifiée.