Hala El-Said, Ministre de la Planification et du Développement Economique, Egypte

Vera Songwe, Secrétaire générale adjointe des Nations Unies et Secrétaire exécutive de la Commission économique pour l’Afrique.


Au cours de la dernière décennie, l’Afrique du Nord a fait des progrès significatifs en matière de développement économique. En termes d’Objectifs du Développement Durable (ODD), trois pays d’Afrique du Nord figurent parmi les cinq premiers d’Afrique. Toutefois, ils sont encore à plus de 30% de la réalisation des ODD d’ici 2030. L’Afrique, dans son ensemble, a parcouru la moitié du chemin vers la réalisation des ODD.

L’Afrique du Nord s’est positionnée comme la deuxième sous-région à la croissance la plus rapide du continent avec une augmentation du PIB estimée à 3,4% en 2019. Cependant, la croissance reste volatile, en raison de la dépendance à l’égard des secteurs sensibles aux chocs exogènes (secteur primaire et ressources naturelles). Le chômage, en particulier celui des jeunes et des femmes, demeure un défi majeur. Le taux de chômage est structurellement élevé, avec une moyenne de plus de 10% entre 2015 et 2018.

L’Afrique du Nord est actuellement confinée dans la position des pays à revenu intermédiaire et doit s’attaquer à de nombreux problèmes importants pour pouvoir améliorer son positionnement dans la chaîne de valeur mondiale. Une meilleure intégration au commerce, au niveau régional et mondial, figure parmi ces préoccupations majeures. La sous-région souffre d’une très faible intégration vis-à-vis de ses voisins africains alors que les exportations régionales représentent moins de 5% des exportations totales de la sous-région.

La Zone de Libre-Echange Continentale Africaine (ZLECA) offre une opportunité en or pour l’Afrique du Nord de renforcer l’intégration régionale et de créer des centaines de milliers de nouvelles opportunités d’emploi.

En effet, les perspectives de croissance positives du Continent africain peuvent convertir la ZLECA en une opportunité  exceptionnelle pour l’Afrique du Nord d’accroître ses exportations de produits manufacturés. L’intégration régionale offre la possibilité d’augmenter le PIB des pays membres d’environ 2 à 3 pour cent. Comme on prévoit que le commerce intra-africain augmentera de près de 70 milliards de dollars en 2020, les exportateurs nord-africains pourraient recevoir jusqu’à 20% de ce gain. 53% de cette expansion serait attribuable à une hausse du seul commerce intra-nord-africain et le reste à une hausse des exportations des pays d’Afrique du Nord vers le reste de l’Afrique.

Les pays d’Afrique du Nord devraient coordonner leurs politiques pour favoriser la capacité de la sous-région à tirer parti de la ZLECA. Les politiques devraient faciliter le commerce, le financement et l’investissement à l’intérieur et à travers les frontières, en particulier pour construire des chaînes de valeur régionales dans des secteurs tels que le textile, la transformation des produits alimentaires et l’automobile comme exemples de premier plan. Ces politiques, entre autres, devraient éliminer les barrières tarifaires formelles et informelles, améliorer le réseau routier régional et renforcer les services portuaires qui souffrent d’inefficacités, de retards bureaucratiques et de l’absence d’un environnement réglementaire bien défini.

Le développement du secteur privé est essentiel pour saisir les opportunités offertes par la ZLECA. Les secteurs privés en Egypte, au Maroc et en Tunisie sont actifs et assez diversifiés mais disposent de ressources financières limitées. Le déficit de financement des petites et moyennes entreprises en Afrique du Nord est estimé à environ 90 milliards USD. L’intégration du secteur financier régional pourrait contribuer à renforcer la compétitivité dans les pays. Les pays d’Afrique du Nord doivent se concentrer sur la consolidation bancaire qui représente environ 85% du total des actifs du secteur financier, renforcer l’infrastructure financière, harmoniser les politiques réglementaires et éliminer les obstacles du marché aux activités transfrontalières, en particulier le contrôle des changes avant de lancer l’intégration financière. Une fois la consolidation bancaire sur la bonne voie, les pays sont encouragés à lancer une initiative d’intégration financière régionale qui comprend des systèmes de paiement régionaux pour réduire les coûts des transactions transfrontalières et gérer les risques associés à une plus grande intégration. Cela peut également impliquer la création d’un fonds pour faciliter le financement d’activités transfrontalières. L’intégration des marchés financiers devrait s’accompagner d’un “choc de simplification des affaires” pour faciliter les affaires et les investissements à l’intérieur et au-delà des frontières.

Parmi les 123 pays, l’Egypte, l’Algérie, le Maroc et la Tunisie figurent parmi ceux où la densité d’entrée dans le secteur formel est la plus faible, ce qui laisse supposer que les jeunes entreprises ont des difficultés à entrer sur les marchés et à se développer.

Un autre domaine à fort potentiel d’intégration entre les pays d’Afrique du Nord est le secteur de l’énergie. Le développement d’un marché intégré de l’énergie aiderait à libérer le plein potentiel de la région en comblant les lacunes et les besoins intra-régionaux, ainsi qu’en reliant la sous-région à un marché méditerranéen intégré de l’énergie. Le développement d’un marché intégré de l’énergie permettra de répondre à la demande d’électricité, d’utiliser la diversité des ressources énergétiques dans la sous-région et de tirer profit de l’émergence de nouvelles technologies énergétiques. La ZLECA peut jouer un rôle déterminant dans la marche des pays d’Afrique du Nord vers les ODD de 2030, mais elle nécessite une bonne coordination des politiques à travers la sous-région afin d’en récolter l’ensemble des bénéfices.