Est-il si étrange que cela de constater qu’une alliance objective russo-américaine, sur le  dossier libyen, est en train de se dessiner sous la barbe des pays méditerranéens, entre autres ?

En effet, depuis que l’armée nationale libyenne du général à la retraite K. Haftar a décidé, le 4 avril 2019, de « marcher » sur Tripoli (1), pour « unifier » le pays, contre le Président du Conseil présidentiel du gouvernement d’entente nationale (GNA), Fayez Al Sarraj (reconnu par la communauté internationale et soutenu par la Turquie, l’Algérie, le Qatar et l’Italie) (2) et alors que l’envoyé spécial des Nations unies, Ghessam Salamé, tente de trouver une solution politique à ce conflit (Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU, a, pour sa part, appelé toutes les parties à stopper les opérations militaires), qui perdure depuis l’assassinat de M. Kadhafi (3), de sa fratrie et de sa tribu, on constate des divergences flagrantes, opposant les Européens (L’UE a exhorté les parties en conflit d’accepter une trêve humanitaire ), aux deux puissances dominantes, que sont la Russie et les USA (4) !

Au niveau géopolitique, ce n’est pas la première fois que ces deux ensembles s’opposent de manière sourde et feutrée ou flagrante (comme durant la guerre en Irak). Rappelons-nous, également, la création, ex nihilo, de l’Union pour de la Méditerranée (UpM), chère à N. Sarkozy, qui s’est transformée en une Berezina bis, d’abord au niveau européen et ensuite au niveau maghrébin. En effet, les pays membres de l’Union européenne (surtout l’Allemagne) n’avaient pas admis la construction d’un ensemble géopolitique homogène, construite autour de la seule France, comme état pivot. La RFA a imposé pour sa réalisation que l’ensemble des Etats membres de l’UE, soit intégré dans cette espace en construction.

De même, la Ligue arabe, avait refusé que les Etats, représentants l’Union du Maghreb arabe (UMA), soit les seuls représentés, dans cette entité, qui aurait eu à construire un véritable « empire méditerranéen » qui ne disait pas son nom. Le résultat du rapport de force, des compromis voire des compromissions, fût la création d’une entité hybride  inconsistante, par la greffe de l’UE et des Etats membres de la ligue arabe, soit une cinquantaine de pays qui, ni l’histoire ni la géographie, ne pouvaient unir, pour un quelconque « destin commun ». Enfin, dans cette construction, le dossier israélo-palestinien, rendait impossible la réalisation du projet (5), non pas pour les Etats arabes, membres de cette entité mais beaucoup plus pour les peuples de cet espace géopolitique, en devenir.

Dès lors et après des négociations intenses, l’UpM allait donner naissance, aux forceps, à un monstre géopolitique qui configure mare nostrum dans un espace qui se délimite au nord, par la mer Baltique et au sud par le fleuve Sénégal, à l’ouest par l’océan atlantique et à l’est par celui indien ! Qui pouvait croire qu’une pareille construction, aurait une chance de voir le jour, à part, un N. Sarkozy, « shooté » à son narcissisme et par son « derviche tourneur » mais néanmoins conseiller spécial, J. C. Géant ? La grand-messe a eu lieu, cependant, un certain 13 juillet 2008 à l’Elysée (6), dans un espace prestigieux et tous les présidents (7) des pays invités ont répondu présents à la « France éternelle » ! Des projets ambitieux et des promesses de financements importants devaient être initiés dans cette « aventure » sans lendemain, à laquelle pourtant personne ne croyait mais où tout le monde a assisté, les enjeux étant beaucoup trop importants pour laisser sa chaise vide.

Pourtant, la raison commandait la construction d’une entité euro-méditerranéenne, dans sa partie occidentale, pour éviter que cette démarche soit « polluée » par le problème israélo-palestinien, à travers le processus dit « 5+5 » qui avait le mérite d’être à la dimension des ambitions des pays riverains (8). Cette construction géopolitique, une fois réalisée, pouvait alors s’élargir aux autres pays méditerranéens, candidats, aux conditions des pays fondateurs et à leur rythme, évitant ainsi, les problèmes que rencontrent l’UE, à vouloir intégrer d’autres pays, qui ne remplissent pas toujours les conditions d’éligibilité.

Mais le problème le plus crucial, n’est pas là où on le croit ! Pouvait-on sincèrement penser qu’une construction géopolitique, de cette ampleur, pouvait avoir quelques chances d’aboutir, sans que les deux superpuissances ne soient conviées à la table des négociations et au festin subséquent ?

Les USA et la Russie, tous deux pays non méditerranéens, pouvaient-ils assister, les bras croisés, à cette construction, dans laquelle ils  sont exclus de jure, sans réagir ? C’est faire preuve de naïveté géopolitique que de le croire ! Même si c’est deux puissances sont relativement loin de la région géographiquement concernée, il est impensable qu’elles se désintéressent de ce qui s’y passe, sans que leurs intérêts, biens compris, ne se trouvent lésés, tant au niveau stratégique, que sécuritaire, que politique, qu’économique. Dès lors, elles vont œuvrer pour détruire ce projet, dès sa naissance, pour imposer leur logique respective, de manière à toujours imposer leur statut de grande puissance, au niveau mondial. Force est de constater qu’elles ont réussi, du moins pour ce projet mort-né, de par son ambition géopolitique démesurée.

Ce conduit géopolitique peut nous aider à comprendre, ce qui se trame en Libye et l’alliance géopolitique tacite, qui se dessine entre les USA (avec ses intermédiaires, l’Arabie Saoudite et les Emirats) et la Russie, ce qui peut paraitre antinomique, puisque ces deux  puissances agissent de concert pour faire en sorte d’annihiler l’influence européenne (le couple Franco-britannique (9) et l’Italie, ex-puissance coloniale) pour la résolution de ce conflit, dans le cadre du processus onusien, préférant imposer leur propre vision pour solutionner le conflit.

A l’évidence, K. Haftar n’aurait jamais pu décider, seul, cette offensive sans le feu vert des deux puissances réunies(10) et de leurs sous-traitants, ainsi que des fournitures d’armements qu’elle induit (11), pour la mener à terme. Il faut noter que le secrétaire d’Etat M. Pompeo  avait déclaré, le 7 avril que les USA étaient opposés à l’offensive militaire menée par les troupes du général K. Haftar et exigent l’arrêt immédiat de l’assaut sur Tripoli. Peter Bode lui emboîte le pas et met en garde K. Haftar contre une telle « aventure » considérant que la capitale Tripoli est « une ligne rouge ». Es-ce l’engagement de la Russie auprès de K. Haftar qui a convaincu le couple Trump et Bolton à changer de cap en Libye, de manière à ne pas rester en reste ?

Les services de renseignements américains (CIA) ont eu certainement leur mot à dire, dans cette décision, en anticipant une probable victoire de K. Haftar, dans ce conflit fratricide et l’engagement de la Russie avec lui (Moscou a bloqué à l’ONU une déclaration du Conseil de sécurité appelant les forces de Haftar d’arrêter leur opération contre Tripoli), ce qui va lui ouvrir une « autoroute » en méditerranée occidentale, après leur victoire en méditerranée orientale (Syrie). 

Mais la Libye est avant toute autre chose, pour tous les pays du monde, un gigantesque réservoir énergétique et nul ne peut s’en désintéresser, à moyen et long terme, qu’elle demeure dans ses frontières actuelles ou qu’elle soit dépecée en trois Etats tribus telle qu’elle était avant 1956. L’important, c’est que tout le monde trouve son compte et que les compagnies pétrolières, dominant le marché mondial de l’énergie, soient présentes dans ce pays et raflent les parts les plus importantes.

Les pays européens et leurs entreprises ne sont pas en reste mais ils sont confrontés, en plus, aux problèmes des flux migratoires africains qui transitent par la Libye pour atteindre l’UE, ce que les USA et la Russie n’ont pas à gérer. En effet, le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a recensé quelques 60.000 réfugiés dont 6.000 en détention et plus de 4.000 réfugiés et migrants seraient piégés dans des centres de détention et exposés aux affrontements entre les factions libyennes. Au-delà des victimes annoncées, le devenir de ces réfugiés et leur futur statut demeure une préoccupation majeure des pays européens, en crise grave sur le dossier migratoire (l’agenda de l’élection européenne exige), en particulier pour trois membres, directement menacés, que sont l’Italie, Malte et la France (12).

S’il est donc urgent de traiter le « bourbier libyen », au niveau humanitaire mais également pour la stabilité de la région tout entière (13), chaque partie souhaite imposer sa solution, en fonction de ses intérêts intrinsèques, ce qui fédèrent, dans ce cas précis, deux pays (les USA et la Russie) qui, par ailleurs, s’opposent sur la plupart des autres dossiers internationaux, tant les enjeux dépassent de loin le peuple libyen.

La France, plus que l’Italie, louvoie et garde « deux fers au feu », en tentant de ménager les deux parties en guerre, en attendant de s’aligner sur le vainqueur, pour préserver toutes ses chances, de s’asseoir, en bonne place, à la table des négociations, lors de la prochaine étape. En attendant, c’est le peuple libyen qui paie la facture du sang, par l’irresponsabilité de ses représentants politico-militaires. En effet, le bilan des morts et des blessés ne cesse de s’alourdir, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS)… Un scénario proche de celui syrien.

Dr Mourad GOUMIRI, Professeur associé

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 (1) Le bilan provisoire, selon l’organisation mondiale de la santé (OMS), s’élèverait à quelques 300 morts dont une centaine de civils, ainsi que 1.300 blessés. Quelques 40.000 personnes ont dû se déplacer pour fuir les combat, qui se déroulent au Sud de Tripoli et de la ville d’Azizia.  

(2) F. Al Sarraj considère le maréchal K. Haftar comme un « criminel de guerre » et l’accuse d’avoir saboté toutes les tentatives de règlement politique de la crise.

(3) Certains voient dans cet assassinat volontaire, une vengeance franco-britannique (les USA se sont abstenus) contre les attentats de Lockerbie et l’UAA, perpétrés par M. Kadhafi, entre autres. 

(4) L’Union Africaine, présidée par son Président en exercice, A. Al Sissi, « demande l’arrêt immédiat et inconditionnel » des combats et la reprise du dialogue, à l’issue d’un sommet au Caire. 

(5) Après le massacre perpétré par les autorités israéliennes sur Gaza, il devenait impossible, pour les gouvernants, membres de la Ligue Arabe, de justifier, vis-à-vis de leur opinion publique respective, la présence ce pays.

(6) Lire mon article, intitulé : Réunion des 5+5 : Une alternative crédible à l’UpM. El-Watan (archives).

(7) Le Président A. Bouteflika a assisté à cette parodie qu’il affectionne particulièrement.

(8) L’Algérie, la Tunisie, le Maroc, la Maurétanie et la Libye au Sud et la France, l’Italie, l’Espagne, le Portugal et Malte au Nord. 

(9) Il ne faut pas oublier le rôle du couple franco-britannique, dans la guerre de 2011 et son implication dans la destruction de l’état libyen, ce qui a transformé ce pays en un véritable éden pour tous les terroristes du monde de Daech à El Qaïda, avec en prime un formidable arsenal militaire toutes marques confondues, estimé à entre 15 à 20 Millions d’armes, selon Al Sarraj. En outre, Washington avait initialement soutenu l’initiative britannique au Conseil de Sécurité, pour arrêt des combats puis stoppé ensuite ses efforts vers cette solution, pour opposer, après, une résistance à un projet de résolution réclamant un cessez-le-feu aux belligérants.

(10) Il est question, selon « Bloomberg », d’un entretien téléphonique entre Trump et Hafter, six jours après la visite d’A. Al Sissi à Washington et de son entretien avec le prince héritier d’Abou Dhabi, M. Bin Zayed Al Nahyan, commandant suprême des fores armées des Emirats arabes-unis.

(11) Selon le Canard enchaîné, l’Arabie Saoudite et les Emirats auraient fournis « gracieusement », des hélicoptères d’attaques, des avions de combat, des blindés pour diverses missions. La Russie n’est pas en reste, puisqu’elle aurait fourni plusieurs hélicoptères de combat.

(12) Paris a formellement signé cette semaine un communiqué commun avec Washington, Londres, Rome et Abu Dhabi, « appelant les parties libyennes à la retenue », mais soutient de facto Haftar », a déclaré, à l’AFP, A. Varvelli de l’Institut d’études politiques internationales (ISPI) de Milan. En réponse, la France a déclaré, ce lundi 8 avril, qu’elle n’a pas « d’agenda secret » en Libye.

(13) L’Algérie a toujours opté pour la « solution politique » de sortie de crise, dans le cadre de l’ONU et pour l’exclusion des « ingérences étrangères », comme position de principe, d’un pays qui n’a plus les moyens de sa politique étrangère, même si en sous-main elle soutient F. Al Sarraj, puisqu’elle considère K. Haftar comme un « anti-Algérien » et sa percée comme une menace sérieuse contre elle. S’agissant de sa « profondeur stratégique » (avec une frontière de 700 km) et d’un pays membre de l’Union du Maghreb Arabe (UMA), avec lequel elle a des intérêts dans le domaine énergétique et celui commercial et culturel, l’Algérie propose une  « Conférence nationale », organisée dans le cadre onusien, en Avril 2019 à Ghadamès, pour préparer « une feuille de route » politique. Autant dire, que cette dernière ne verra jamais le jour, les grandes puissances ayant déjà tranché le problème.