La révolution « silmya » des Algériens a failli connaitre un premier tournant dramatique ce vendredi à la Place Audin lorsque la police a tiré des balles en caoutchouc et des lacrymogènes dans le tunnel des facultés.  

Cela s’est passé à Place Audin vers 15 h 30 alors que des centaines de milliers d’Algérois avaient convergé pacifiquement sur les parcours habituels des manifestations du vendredi.  Sous la pression de la foule qui voulait s’engager sur le boulevard Mohamed V conduisant vers les hauteurs, les policiers ont riposté de manière disproportionnée  déclenchant subitement des tirs de grenades lacrymogènes et  des tirs de balles en caoutchouc. 

Des manifestants sont tombés par dizaines sur la place, tandis qu’un mouvement de panique à l’intérieur du tunnel des facultés ou les gaz se sont introduits immédiatement, a miraculeusement manqué de tourner au drame. « Je ne sais pas comment je suis ressortie du tunnel, témoigne Lamia, jeune manifestante avec ses collègues de travail, on était asphyxié, on pensait mourir, je n’ai pas senti mes pieds toucher le sol, je crois que j’ai été portée jusqu’à l’extérieur ».

Tout le monde n’a pas eu la chance de Lamia. Les ambulances ont évacué dans les minutes suivantes, plusieurs dizaines de personnes fortement incommodées. Saïd un jeune manifestant d’Alger Est a protégé une vieille dame évanouie sur Didouche Mourad à hauteur de l’entrée de l’université Benyoucef Benkheda. « Elle a failli être piétinée dans le mouvement de panique. Je l’ai relevéE et avec des amis on l’a portéE en dehors du nuage de gaz ». 

Sur la rue Henry Dunant adjacente à la place, un « hôpital » de campagne improvisé par « les gilets oranges »,  jeunes secouristes, a dû apporter des soins à plus de vingt personnes, dont un jeune touché au thorax par ce qui est probablement un balle en caoutchouc.  « Il y a quatre blessés sérieux qui ont transité par ici et que nous avons évacué vers l’hôpital Mustapha », témoigne un jeune médecin.

La police a persisté dans les tirs durant plusieurs minutes provoquant d’autres mouvements de panique sur la rue Didouche Mourad. Les nuages de lacrymogènes ont envahi le centre-ville sur plusieurs rues. Un arbre a pris feu au dessus de la place Audin touché par un tir de grenade.

Les jeunes manifestants « ouvrent » Mohamed V

Des milliers de jeunes manifestants ont engagé une bataille rangée avec les policiers à la place Audin immédiatement après la salve de répression. Ils ont pris de revers le dispositif de sécurité disposé sur plusieurs centaines de mètres sur le bouvelard Mohamed V qui monte vers le quartier du Telemely ouvrant la voie à El Mouradia et le palais présidentiel à environ 5 km de là.

Une pluie de cailloux est tombée sur les policiers qui ont enregistré plusieurs blessés et ont utilisé également les cailloux pour riposter, en plus des tirs de grenades lacrymogènes. La détermination des jeunes manifestants à rendre coup pour coup et à ne céder aucun territoire a débouché sur le repli précipité de la police. 

 Plusieurs dizaines de fourgons disposés sur le boulevard ont dû manœuvrer en urgence pour se mettre dans le sens de la montée, charger les effectifs et fuir le centre-ville pour dresser de nouveaux dispositifs de barrage sur les hauteurs.  Plusieurs milliers de manifestants se sont ensuite engagés sur le Bouvelard Mohamed V « libéré » selon l’expression des manifestants. Des affrontements ont ensuite éclatés à partir de 17 heures sur les hauteurs du Télemely. A 18 heures la police a engagé une contre-offensive pour la reconquête de la place Audin. La bataille entre jeunes manifestants et policiers se poursuivait à 18 h 40 au moment de la rédaction de cet article.

L’option Bedoui de reconquête d’Alger se criminalise

Le dérapage gravissime sur la place Audin, le premier à cette échelle depuis le 22  février et le début de la Révolution démocratique des Algériens, est une conséquence directe de la volonté des forces de sécurité de réduire le territoire  de manœuvre des manifestations du vendredi à Alger. Cette démarche de reconquête d’Alger a débuté en semaine lorsque les policiers ont recouru dès mardi dernier à une violence brutale pour empêcher les marches hebdomadaires des étudiants : tirs de lacrymogènes, canons à eau, et arrestations se sont multipliés pour tenter de vider Alger centre des manifestants. Cette stratégie s’est poursuivie ce vendredi 12 avril en dépit de la très forte mobilisation des Algérois. Les services de sécurité ont tenté de confiner les manifestants dans l’espace restreint de place Audin alors qu’ils avaient pris l’habitude  – durant les vendredis du mois de mars dernier – de s’ouvrir le passage pour monter vers les hauteurs.

La prétention du gouvernement Bedoui à réduire l’espace vital des manifestations à Alger centre a conduit à la provocation, place Audin, et au dérapage violent. Les conséquences sont totalement contre-productives pour les autorités qui ont dû céder le passage au bout d’une bataille de trente minutes, avant de tenter de reconquérir la place Audin au prix d’un déluge de tirs lacrymogènes sans précédent depuis le 22 février dans les rues d’Alger. Les dizaines de blessés parmi la population et les forces de l’ordre ont terni l’image pacifique de ce mouvement. La responsabilité en incombe totalement à la prétention du gouvernement Bedoui de confiner le déferlement populaire pacifique et à le provoquer de manière grossière, désormais criminelle.