L’Algérie fait-elle fausse route en exerçant un droit de préemption sur les actifs d’Anadarko dont le contrat d’exploitation arrive à terme en 2022?

Le nouveau président de la république maintient en poste Mohamed Arkab comme ministre de l’énergie. C’est donc à lui qu’incombe la négociation du droit de préemption que l’Etat envisage d’exercer sur les actifs d’Anadarko cédés en première intention à Total. Il faut rappeler qu’Anadarko, a été racheté par OXY (Occidental Petroleum), qui a décidé de céder tous ses actifs en Afrique à Total.

 Est-il opportun d’exercer ce droit consacré par la loi algérienne ? Maghreb Emergent s’est rapproché de deux experts algériens aux positions à première vue opposées mais au final identiques : Mr Mourad Preure et Mr Tewfik Hasni. Le premier considère que l’Etat algérien en application d’une loi antérieure à la signature du contrat entre Sonatrach et Anadarko en 1997 a le droit d’exercer ce droit de préemption. Il se pose deux questions majeures : est-il opportun et tactiquement réfléchi de le faire, et surtout est-il rentable de récupérer les 23% du volume de production de 75.000 barils/jour, sur les près de 1000 000 de barils que l’Algérie produit péniblement d’une manière quotidienne ? En définitive, on parle de moins de 2% qui viennent s’ajouter à la production de Sonatrach.

Il faut savoir également que cette production, et en application de la loi sur les hydrocarbures de 1986, se compose d’un Cost Oil (remboursement de l’investissement du concessionnaire) et d’un Profit Oil (le profit dégagé). Ce profit est partagé avec Sonatrach qui en garde 51%. L’argument avancé par Mr Arkab au sujet de l’augmentation des réserves algériennes paraît douteux, dans un contexte général marqué par une tendance à la baisse de la production pétrolière algérienne qui n’arrive même pas à produire son quota dans l’OPEP.

 L’opportunité d’un tel rachat peut être perçue également par les investisseurs pétroliers étrangers comme un signal négatif, au moment où l’Algérie par l’adoption de la dernière loi sur les hydrocarbures, vise à améliorer son attractivité. Mr Preure rappelle que l’Algérie n’a plus bénéficié d’investissements dans ce secteur depuis l’entrée en vigueur de la dernière loi de 2005 et que l’Algérie n’est pas en situation de confrontation avec Total.

Tout au contraire, à entendre le ministre louer la relation stratégique qui lie l’Algérie à Total aussi bien dans le conventionnel que dans le non conventionnel, et même dans le renouvelable puisque Total, contrairement à Sonatrach, a entamé sa transition pour devenir dans le futur proche un grand acteur de l’énergie renouvelable. Il sera encore plus grand s’il renforce sa présence en Algérie.

C’est dans cet ordre d’idées que Mr Hasni conteste l’option même d’exercer ce droit de préemption. Il relativise l’augmentation des réserves de l’Algérie sur la base du volume très réduit de la production  partagée  d’Anadarko. Et il cite un élément important qui est celui de la durée de validité du contrat de cession des périmètres concédés à Anadarko. Ce contrat de 25 ans, signé en 1996-97 arrive à terme en 2022. Pour lui, l’empressement de l’Etat algérien à exercer ce droit de préemption pour un contrat qui n’a plus que deux ans de vie est inexplicable car en 2022, l’Algérie est censée récupérer ces actifs pour zéro dollar. Quant au renforcement de la souveraineté nationale, l’expert rappelle que les prix du pétrole se décident ailleurs et sont plus en tendance baissière que le contraire.

Est-il rentable de racheter les parts d’Anadarko ?

A l’opportunité, il faut rajouter la rentabilité d’une telle action. Le prix de rachat par Total est de près 3 milliards de dollars. Mr Preure considère que ce prix est surévalué. Le parallèle est vite fait avec l’exercice du droit de préemption sur la vente par Orascom Holding de son opération en Algérie Djezzy au russe Vimpelcom.  Le prix du rachat de 51% de Djezzy à près de 3 milliards de dollars par le Fond National d’Investissement aurait pu être nettement moindre si l’ARPT (l’Autorité de Régulation des Postes et des Télécommunications) avait exigé des opérateurs la mise en place la portabilité du numéro, pas encore opérationnelle jusqu’à aujourd’hui. La valeur de Djezzy aurait fondu puisque ses abonnés auraient le choix de changer d’opérateurs tout en gardant leurs numéros.

Le ministre de l’énergie compte peut-être négocier avec Anadarko un meilleur prix de rachat.  Mais il survalorise ces actifs en annonçant que ce gisement sera exploitable au-delà de 2030 et même 2040. Quand on veut renégocier le prix d’achat d’actifs on ne fait pas la promotion de leur valeur car on se met dans une mauvaise posture pour faire baisser le prix fixé par le vendeur. Dans le cas où Anadarko refuse de revoir son prix à la baisse, l’arbitrage international sera nécessaire. L’Algérie garde un très mauvais souvenir de l’arbitrage face à Anadarko précisément. C’était pour l’application de la loi sur l’impôt sur les surprofits et son effet rétroactif contesté par Anadarko. Ce dernier a gagné et l’Algérie a été obligée de lui payer 4 milliards de dollars.

Ce n’est qu’une fois que le prix de rachat fixé qu’une étude de rentabilité de cette opération pourrait être menée. Dans tous les cas et quel que soit ce prix, rien ne milite en faveur de l’exercice du droit de préemption. A moins que l’annonce « nationaliste » de recouvrement de réserves est destinée à équilibrer la nouvelle loi sur les hydrocarbures contestée et dénoncée comme étant favorable aux multinationales du secteur pétrolier, dont l’adoption, selon les deux experts ne présentait aucune urgence puisque ses effets ne se verraient que dans une dizaine d’années. Le véritable débat devrait être centré sur une véritable stratégie de consommation et de transition énergétique.

Abdenour Haouati