Pour Samir Bellal,la création monétaire « serait une bonne chose si notre monnaie était le dollar ou l’euro », qui sont des « monnaies d’échange et de réserves internationales ». Or, ajoute-t-il, l’Algérie est « un petit pays rentier dont le système politique est fondé sur le clientélisme » Or, « dans un régime rentier clientéliste, la monnaie est instrumentalisée par le pouvoir politique pour régler les conflits de partage de la rente ».  

 

 

Un projet d’amendement de l’ordonnance n° 03-11 du 26 août 2003 relative à la monnaie et au crédit sera prochainement présenté au conseil des ministres. Ce projet de loi, explique le Premier ministre Ahmed Ouyahia, ouvrira la voie au « financement non conventionnel » recommandé par le président de la République. L’objectif recherché est la mobilisation de nouvelles sources internes de financements pour alimenter le Trésor public.

Comme son nom l’indique, ce type de financement repose sur des procédés différents de ceux habituellement utilisés, notamment la fiscalité. On parle généralement de « financement monétaire non-conventionnel ».

« Les politiques monétaires non conventionnelles consistent, pour les Banques centrales, à admettre des actifs de moins bonne qualité en garantie et à allonger la durée de leurs prêts. Les bons du Trésor seraient, dans notre cas, des « actifs de moins bonne qualité » », explique, dans une déclaration à Maghreb Emergent, Samir Bellal, Professeur d’économie à l’université de Tizi-Ouzou. Et d’ajouter : « C’est une expression utilisée pour désigner les mesures exceptionnelles prises par les banques centrales suite à la crise de 2008. Mesures exceptionnelles car, habituellement, les Banques centrales n’acceptent que les titres de bonne qualité et agissent dans le respect des règles prudentielles ». Autrement dit, le financement non-conventionnel est un financement dérogatoire, accommandant.

Ferhat Ait Ali, expert financier, explique, pour sa part, que « ce qui est appelé, dans les faits, « financement non-conventionnel » à la rescousse des trésoreries étatiques, ou même des circuits économiques frappés par une crise économique ou financière, consiste en la réinjection de fonds créés ex nihilo, dans les circuits de crédits aussi bien aux États qu’à la sphère économique, en vue de recréer une circulation monétaire factice qui permet de relancer et la consommation et l’investissement dans une économie en crise passagère ou cyclique ».

Toutefois, Ferhat Ait Ali considère que « cette mesure ne peut être d’aucun apport dans le schéma algérien où la crise est structurelle ».

 

Que fera précisément Ahmed Ouyahia ?

 

Le projet d’amendement de la loi relative à la monnaie et au crédit sera soumis incessamment au Conseil des ministres. Et comme il s’agit d’une recommandation du président de la République, il revêt, selon le président du Conseil de la Nation, Abdelkader Bensallah, « un caractère d’urgence » : il est attendu que la démarche se fasse dans les tous prochains jours.

« Techniquement, le gouvernement va modifier la loi pour permettre à la Banque centrale de pouvoir financer le déficit du Trésor au delà des 10 % actuellement autorisés. Ce seuil sera soit annulé purement et simplement soit augmenté », explique Samir Bellal.

 

« L’Algérie n’est ni les Etats-Unis ni l’Union européenne »

 

Nour Meddahi, économiste et professeur de la Toulouse School of Economics (TSE), estime, dans une déclaration à Tout sur l’Algérie (TSA), que la mesure décidée par le gouvernement est salvatrice. ll souligne que Raouf Boucekkine, professeur d’économie quantitative à l’université Aix-Marseille, et lui-même ont toujours préconisé le recours au financement non-conventionnel qui repose sur la création monétaire. L’argument mis en avant ? D’un côté, il oppose cette mesure au recours à « l’endettement externe qui « tant que le dinar est très surévalué et que nous avons d’énormes déficits budgétaires et de balance de paiements serait suicidaire ». D’un autre côté, il évoque l’aptitude de la Banque d’Algérie « à revendre les obligations achetées sur le marché secondaire si ce dernier se développe bien, ce qu’il faut souhaiter ».

Pour Samir Bellal, les analyses de Nour Meddahi ne cadrent pas avec le contexte algérien : « La création monétaire peut être une bonne chose aux Etats-Unis ou dans l’Union européenne. Elle serait une bonne chose si notre monnaie était le dollar ou l’euro.Si tel était le cas, en effet, elle n’aurait probablement pas d’effet sur le niveau des prix parce que le dollar et l’euro sont des monnaies particulières: elles sont des monnaies d’échange et de réserves internationales. » Il rappelle que les problèmes budgétaires auxquels est confronté notre pays « ne sont pas une affaire d’équations, de modèles statistiques de prévision mais ont une dimension éminemment sociale et politique ».

 

Samir Bellal : le recours à la planche serait un retour à l’ère pré-Hamrouche

 

« Aucun économiste qui se respecte ne vous dira que dans le contexte qui est le notre, le recours à l’imprimerie de la Banque centrale est une mesure responsable », ajoute cet universitaire rappelant que « l’Algérie n’est ni les Etats Unis ni l’Union européenne », que « c’est un petit pays rentier dont le système politique est fondé sur le clientélisme » et que « dans un régime rentier clientéliste, la monnaie est instrumentalisée par le pouvoir politique pour régler les conflits de partage de la rente ».

Dans la vision de Nour Meddahi, l’opération de modification de la loi pour permettre à la Banque centrale de pouvoir financer le déficit du Trésor au delà des 10% consistera en l’achat, par cette institution, de bons de Trésor. Cela veut dire que l’on va imprimer des dinars qu’on mettra à la disposition du gouvernement. Samir Bellal est en total désaccord avec cette opération : « Par-delà les risques réels d’inflation et les effets déstabilisateurs qu’elle génère sur l’ensemble de l’économie, cela constitue un retour en arrière en matière de politique économique. Il faut savoir que le recours à la planche à billets pour financer les déficits a cessé depuis l’époque de Mouloud Hamrouche. Il était fortement encadré par la loi sur la monnaie et le crédit. » Et d’affirmer que « le pouvoir a recours à la planche à billets car il ne maîtrise plus rien » et que c’est de « la fuite en avant ».