Dans un article intitulé « les cadres, soupape politique du pouvoir », publié dans la presse nationale (1), il y a quelques années, j’avais tenté d’attirer l’attention des pouvoirs publics et de la société sur ce phénomène dévastateur qui consiste à mettre et à démettre les cadres de l’administration et des entreprises publiques, au gré des desideratas du pouvoir politique, sans jamais expliciter leur décision ou en invoquant des arguties pour le moins factices.

Faute de trouver des réponses concrètes aux revendications populaires, le pouvoir recourt à une fuite en avant et livre aux «populos plebus vulgarum» le sang de son encadrement national (2), pour amuser la galerie ! «Le peuple de Rome a faim… offrons-lui les arènes en spectacle !» (3). Ce spectacle doit le rassasier, à n’en pas douter, en livrant quelques «chrétiens» à des fauves aussi affamés que les suppliciés, tout en ne perdant pas de vue la subtilité de l’opération, qui consiste à demander au peuple de choisir entre se retrouver sur les gradins ou dans la fosse aux lions !

Ces deux échappatoires sont couramment usitées, par tous les pouvoirs despotiques au monde, ils tiennent dans la nébuleuse de « l’ennemi intérieur et celui extérieur ». Car qui peut-être tenu pour responsable de la situation catastrophique dans laquelle l’Algérie se trouve ? Certainement pas le Pouvoir et ses affidés (4), bien évidemment ! C’est, à n’en pas douter, les «ennemis extérieurs et intérieurs» de notre pays, que l’on va identifier et donner en pâture à la vindicte populaire. Au niveau interne, ce sont les cadres (5), à l’évidence!

Qui est responsable de tous les maux de la société ? C’est le peuple (6), à n’en pas douter! Dès lors, ce mode de gestion par «télécommandes» s’impose au pouvoir et une myriade de boucs-émissaires et de prête-noms fleurissent ses allées et lui permettent de toujours demeurer maître du «jeu boulitique», c’est-à-dire de consolider et de reproduire ce système rentier agonisant.

La gestion du fichier des cadres algériens (7) devant servilement répartir la rente, pour le compte du pouvoir, devient une variable stratégique d’ajustement dont il va user et abuser à satiété, tant que ces derniers ne remettent pas en cause ses intérêts biens-compris et qu’ils ne se servent pas, eux-mêmes au passage (pour certains), de manière ostentatoire (8).

Chaque fois qu’une mésentente sur le partage de la rente est suivie d’un scandale avéré ou pas, le pouvoir n’hésite pas à sacrifier ses cadres (9) sur l’Autel de l’«intérêt suprême de l’Algérie», en orientant les feux de la colère populaire exclusivement sur eux, ce qui se traduit d’ordinaire par, au minimum, une mise de fin de fonction ou pire, un «procès en sorcellerie», assorti d’une peine pénale purgée ou pas (10), mettant l’institution judiciaire et son personnel dans une situation de porte-à-faux, vis-à-vis de leur conscience, de la société et de ses lois, rendues, dans notre pays, «au nom du peuple» (11). 

Au niveau externe, les vieux mythes sont ressuscités, comme d’habitude en pareilles circonstances, avec son large spectre, surfant sur l’histoire colonial, en passant par «Hizb-frança», les dangers potentiels aux frontières, les tentatives dévastatrices de l’opposition expatriée, ainsi que les futures invasions concoctées par des «pays envieux» !

Comme d’habitude, les problèmes sont réels mais leur traitement est surréaliste, avec une mise en scène unique qui consiste à toujours veiller à ce que le Pouvoir tienne le haut du pavé et les cadres stigmatisés pour ne pas avoir agi dans le sens du pouvoir, en privilégiant ses intérêts égoïstes personnels, au détriment de ceux de l’Algérie et de son peuple.

La privatisation de notre politique extérieure, au profit du seul Pouvoir et de sa cour, déclenchant la chasse aux postes diplomatiques à force d’actes d’obséquiosité (12), a eu pour conséquences de rendre inaudible la voix de l’Algérie, dans le concert des nations, alors qu’elle jouissait d’un immense prestige, dû uniquement à sa révolution et à la gloire de son peuple et de ses martyrs.

Dépourvue de consistance, de cohérence et construite sur un corpus référentiel, bloqué à la conférence des non-alignés, tenue à Alger en 1973, la diplomatie de notre pays s’est retrouvée en décalage avec sa société et en particulier les aspirations de sa jeunesse, qui voyant leur avenir bloqué, recourt à la solution du désespoir (la harga), pour s’enfouir de leur patrie qui, de son côté, affiche fièrement des réserves de changes, de quelques 200 milliards de US$ !

A l’évidence, deux sociétés vivent dans un même pays, sans se parler ni même se côtoyer, chacun campant dans sa zone (13). Les guillotines sont en attente de jouer leur rôle sinistre et pour faucher, par charrettes entières de cadres (13) compétents, qui demeurent encore dans le pays et que le Pouvoir est prêt à sacrifier pour assouvir pour ses besoins grégaires, de conservation du pouvoir (14).

Il ne reste plus aux cadres que l’exil intérieur et ou extérieur, après avoir été utilisé pour des sales besognes. Ces cadres vont enfin redevenir des citoyens libres, après un transit, plus ou moins long, au sein du pouvoir, qui en a fait des larbins, tout en espérant ne pas se voir un jour convoqués, dans le bureau d’un juge d’instruction, pour y être auditionné, sur un dossier de corruption ou de malversations, commis, volontairement ou non, sur ordre de ce même pouvoir. Tous les peuples nourrissent un instinct grégaire de vengeance aveugle, après de longues années d’oppression et c’est sur les cadres (les intellectuels) qu’ils vont jeter leur dévolu, faute de pouvoir distinguer entre eux et le pouvoir commanditaire.

Notre pays n’a pas failli à cette règle, à toutes les périodes, avant et surtout après l’indépendance, des  centaines voire des milliers de cadres, victime expiatoire, ont été broyés dans cet engrenage, sans que les commanditaires ne soient inquiétés outre mesure et un énorme gâchis de cellules grises a été perpétré, appauvrissant dramatiquement les capacités managériales et de gouvernance de notre pays. Ceux d’entre eux, qui ont pris conscience, à temps, de leur situation précaire, vont faire le bonheur des pays étrangers, après avoir été formés à coups de milliards de US$, par les deniers publics du pays, les autres vont se confiner dans des postes, sans risque (conseil), pour éviter de se retrouver mêlés dans des affaires scabreuses.

Le résultat de ces opérations coup-de -poings, a été désastreux pour notre pays, à plusieurs endroits et en particulier par l’affaiblissement généralisé de l’encadrement du pays, la rupture de confiance entre la société et le pouvoir et l’influence étrangère de plus en plus perceptible, dans la prise de décisions de notre pays. Le spectacle va donc recommencer, avec son lot de coupables parfaits. 

Dr Mourad GOUMIRI, Professeur associé

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(1) Lire l’article intitulé ; « Les cadres soupapes du pouvoir », publié à El Watan, il y a plusieurs années.

(2) Souvenons-nous des procès de la «déboumédienisation» des débuts 80, avec sa magistrate-Donquichotte, de l’opération «mains-propres» menée par A. Ouyahia, Premier ministre-lessiveuse, «qui lave plus blanc, que blanc», qui a emporté feu M. Chettih et les autres, de l’escroquerie du siècle dite Khalifa banque, avec ses «j’assume, au tribunal de Blida», d’A. Sidi-Saïd et «je n’ai pas été assez intelligent», de feu M. Medelci, qui se sont tous soldés par l’inculpation voire l’incarcération de centaine de cadres, lampistes d’un Pouvoir en péril.

(3) En son temps, Marie-Antoinette, reine de France, a bien proposé de la «brioche» au peuple affamé de Paris qui assiégeait le château de Versailles.

(4) On peut identifier le Pouvoir, à travers les personnes, en exercice, dans la fonction présidentielle, de celle de l’institution militaire (corps de bataille et services de sécurité), de l’appareil du parti FLN, auxquelles il faut ajouter une entité nouvelle, inexistante à l’indépendance, que sont les «nouveaux riches» détenteurs de fortunes, accumulées grâce aux rentes.

(5) Au niveau de la société profonde, le cadre est perçu comme un complice du Pouvoir, d’autant qu’il est coopté, par ce dernier, non pas sur la base de critères de compétence, de capacité, de probité et d’intégrité mais le plus souvent, sur son niveau de servilité vis-à-vis de ceux qui l’ont promu. Cette position, dans la société, le rend particulièrement vulnérable et par conséquent, corvéable à souhait mais en même temps, ce processus permet, à terme, l’installation de la médiocrité, à tous les niveaux.

(6) Dans une discussion avec des Ministres, es-qualité, je répondais à celui qui m’affirmait que notre «peuple est sale !», qu’il ne lui donnait que trois heures d’eau par jour ; Qu’«il est inculte !», qu’il n’était que le produit de son école ; Qu’«il est corrompu !», qu’il le prenait pour exemple ; Qu’«il est indiscipliné!», que la règlementation était à géométrie variable ; Qu’«il est incivique !», que l’Etat est absent ; Qu’«il se révolte tout le temps !», que l’insurrection est érigée, par le Pouvoir, comme l’unique variable d’ajustement sociétal.

(7) Une des batailles perdues par les réformateurs, avait été celle de prétendre récupérer la gestion du fichier des cadres, sans le visa préalable imposé par une autorité extérieure à eux-mêmes. La conséquence de cette décision éphémère fut le déverrouillage momentané (deux ans) du système et l’émergence d’«électrons libres», dans la gestion des affaires publiques. Mais très vite, le Pouvoir a récupéré ce «fait du Prince» et l’a sensiblement consolidé.

(8) Trois affaires de corruptions sont emblématiques de ce modus operandi ; celle de Sonatrach I, II et III, qui aurait dû remonter jusqu’au Président via son Ministre de l’énergie et des mines et celle de sa filiale Brown Root Condor qui aurait pu également éclabousser des personnalités nationales et internationales et celle de la Cnan qui a nous permis de démêler un imbroglio d’intérêts croisés croustillant.

(9) La vulnérabilité des cadres a été savamment orchestrée, sous le Président M. Boukharouba, alias H. Boumediene, par la mise en place des attributs exclusifs des signes extérieurs du Pouvoir, tels que les logements de fonctions, voitures de fonctions, privilèges multiples liés à la fonction. Une fin de fonction se traduisait par la suspension totale et immédiate de tous ces attributs, ce qui plonge les cadres, dans la précarité absolue, jusqu’à leur asservissement total ou leur exile intérieur ou à l’étranger.  

(10) L’incarcération et la purge des peines prononcées, se négocient en fonction des retombées positives ou négatives possibles, sur le Pouvoir. C’est ainsi que certains seront bizarrement épargnés et d’autres outrageusement condamnés.

 (11) La réouverture annoncée, de dossiers déjà jugés (comme celui de l’autoroute Est-Ouest), par la justice, va certainement servir à régler des comptes à quelques lampistes du pouvoir mais également à impliquer des cadres à la retraite, qui en feront certainement les frais !

(12) La distribution des postes diplomatiques et autres postes de représentativité (entreprises publiques et administrations) se réalise sur la base des relations subjectives, liées à la proximité aux cercles concentriques du pouvoir et non sur le mérite, le professionnalisme et la compétence. 

(13) Lire notre contribution intitulée : « Le financement de la diplomatie, une autre sombre histoire », in Maghreb émergent et le Matin DZ, du 31 Août 2019.

(14) Malgré son illégalité constitutionnelle et sa discrimination réglementaire, la dite «zone d’état» qui s’étend de Moretti à Club des Pins, est toujours en vigueur, établissant un «cordon sanitaire» entre le Pouvoir et la société.  

(15) C’est dans ce cadre que nous assistons aux changements, en catimini, de cadres dans les institutions, l’administration et les entreprises publiques vitales de notre pays actuellement.