Photo: Aboubaker Khaled pour Maghreb Émergent

An l de la révolution ; quelle émotion ! Lorsque le 16 février 2019, des milliers de jeunes sont sortis dans la rue à Kherrata, pour dire non à l’infamie d’un cinquième mandat présidentiel pour un homme, admis depuis longtemps aux soins palliatifs, très peu d’Algériens et d’observateurs internationaux auraient parié un kopeck sur  le sérieux de cette  «énième jacquerie ». Et pour cause, les 20 ans de règne de Bouteflika ont été marqués par des milliers de « révoltes de gueux » sans lendemain, au point où le général Hamel, du haut de son arrogance, parlait de « gestion démocratique des foules » et le ministre Ramtane Lamamra vautré dans sa suffisance se vantait du régime de fakhamatouhou qui serait « un exportateur net de stabilité ».

Et pourtant, une semaine après, le 22 févier, le miracle fut. Par millions les Algériennes et les Algériens sont sortis dans la rue à travers toutes les villes du pays. Dans un ordre et une discipline civique qui ont à la fois épaté et sidéré, hommes politiques, intellectuels, journalistes et observateurs du monde entier, le peuple algérien donnait le coup d’envoi de la première révolution sociétale induite par le bouleversement numérique du monde. 

La jeunesse algérienne, téléphone portable à la main, outil par excellence de la nouvelle entropie sociale imposée  par la révolution numérique, a produit et a eu accès ces dernières années à des sources d’informations qui échappent à toutes formes de contrôle, autres que celle des maîtres des    « DATA Center ». Elle a aussi eu accès à un savoir illimité, ce qui lui a permis de l’emporter sur l’éternelle exclusion par le savoir, dépassant ainsi l’équation : savoir égal pouvoir. Des réponses instantanées à toute interrogation imaginable sont disponibles au bout d’un clic sur un téléphone portable.

Cette interconnexion permanente a rendu possible la « transmutation de toutes les valeurs ». Elle a surtout permis l’émergence d’un nouveau paradigme en matière d’organisation des groupes humains. La verticalité classique, qu’elle soit d’ordre religieux ou philosophique, qui avait autorisé, durant des millénaires, diverses formes d’assujettissement des foules par des structures organisées est en train d’être déconstruite par la fulgurance de la technologie de l’information. Dans un forum public réunissant des millions de citoyens dans un débat permanent par écrans interposés, à l’image des agoras des cités de la Grèce antique, la jeunesse algérienne réinvente la démocratie du 21ème siècle.

 Unis par la volonté de faire nation, entendre par cela l’émergence du citoyen en tant que singularité autonome consciente de la volonté de vivre ensemble, le peuple algérien, en particulier sa frange la plus jeune,  dans sa diversité linguistique, culturelle et idéologique a entrepris dans un processus révolutionnaire inédit par sa stratégie, sa méthodologie et ses moyens, la phase finale du long combat libérateur entamé par la révolution de novembre. 

Dans un consensus national, que seuls les moments privilégiés dans les trajectoires historiques des nations autorisent, les femmes et les hommes de ce pays sont décidés, dans un esprit de détermination et de persévérance inébranlable, d’en finir avec un gang de gérontocrates corrompus, débris du clan d’Oujda, qui les ont dépossédés de leurs attributs de corps politique souverain depuis 1962.

Cette dynamique révolutionnaire ouverte à tout un peuple a reconfiguré le paysage politique du pays. Sur le plan stratégique, elle a disqualifié politiquement et organiquement toutes les initiatives des structures et organisations de l’ancien système de gouvernance, qu’elle a su, avec finesse et intelligence, circonscrire en dehors de cette nouvelle séquence de l’histoire nationale.

À chaque fois qu’un parti, une association ou une  personnalité sort du cadre tracé par la révolution, il est immédiatement mis au ban de la dynamique révolutionnaire. Sur le plan pratique, elle  élabore chaque semaine les réponses politiques concrètes à même de mettre en échec les manœuvres et manipulations des tenants du pouvoir, ouvrant ainsi plusieurs possibles pour formuler et matérialiser leur idéal de liberté et de démocratie.

Ainsi, par le premier slogan  «Bouteflika Mat Elah Yarahmou » scandé à travers tout le pays, les Algériennes et les Algériens ont acté symboliquement, par une espèce d’arrêt d’un tribunal révolutionnaire, la fin d’un système de gouvernance fondé par l’armée des frontières au lendemain de l’indépendance, dont le régime de Bouteflika, plus que tous les autres, a souillé les valeurs  de courage, de travail, d’abnégation et d’honnêteté que nos aînés ont forgé puis porté au firmament lors de la guerre d’indépendance.

Comme d’autres avant lui, il a fait main basse sur la symbolique de novembre de la pire manière qui soit, à savoir dans une perspective idéologique rétrograde empreinte de brigandage. Il faut le dire sans ambages que ce qui  fonde le système de gouvernance du pays depuis sa création, c’est la perversion de toutes les valeurs.  

Ensuite, le peuple révolutionnaire tel un procureur de la dignité nationale a porté ses accusations et son réquisitoire, à savoir « klitou lebled ya sarakin » et « tetnahaw gaa »,  clamant ainsi avec mépris à la face des hommes du régime qualifiés de « isaba » leur statut de vulgaires délinquants sans envergure.

En effet, l’arrestation de certaines figures du régime Bouteflika et de certains de leurs hommes lige dans le cadre des luttes claniques  induite par la pression de la rue a étalé sur la place publique,  les sommes astronomiques dérobées au trésor public par des généraux, des premiers ministres, des ministres, des chefs de partis et une coterie de hauts dignitaires de la justice, de l’administration publique et des entreprises économiques à travers des réseaux mafieux, dont les pivots étaient de prétendus industriels et hommes d’affaires, qui n’étaient au fait que des prête-noms.  Aucun secteur n’a échappé à la voracité de cette camarilla qui a institué la culture de la rapine en modèle de gouvernance. La justice du sieur Tayeb Louh, aidée par la police du général Hamel et la gendarmerie du général Beleksir leurs garantissait l’impunité la plus totale.

Par ailleurs, lorsque Gaid Salah chef d’état-major de l’armée et vice ministre de la défenze, en tenue d’apparat et entouré de ses pairs  s’était autoproclamé régent de la république, après la chute du clan Bouteflika au début du mois de mars et commença à édicter ses oukases à partir des casernes, le peuple révolutionnaire lui martelait, semaine après semaine dans toutes les contrées du pays,  « Dawla Madnia Machi Askaria ».

Par cette sentence, il rappelait au pouvoir de fait ainsi qu’à ces alliés intéressés et à la faune de stipendiés sans honneur mobilisés pour la régénération du système, la généalogie de la forfaiture absolue à l’origine de la faillite du projet national, à savoir,  la prise de contrôle violente des leviers de commande du pays, considéré comme un butin de guerre, par un groupe d’officiers à la tête de l’armée des frontières.

En outre, lorsque, ne reculant devant aucune limite dans sa volonté de briser l’élan révolutionnaire, il avait sommé d’une part les forces de l’ordre pour mettre sous embargo la capitale du pays, et d’autre part, la justice pour procéder à l’arrestation de leaders politiques, de centaines de militantes et de militants à travers tout le pays et même à l’embastillement du commandant Bouragaa, l’un des derniers symboles de novembre.

Lorsque, sans hésiter, il décréta l’interdiction de l’emblème amazigh, désignant de fait les régions berbérophones, en particulier la Kabylie à la vindicte de groupuscules fascistes teintés d’arabo-islamisme, avec ce que cela comportait de risques sur l’unité et l’intégrité de la nation, le peuple révolutionnaire lui opposa  son unité dans la lutte et sa détermination à toute épreuve en martelant à longueur de vendredis et de mardis    « ya hna ya ntouma ma ranache habsine ». Faut-il rappeler que des officiels et des candidats à l’élection présidentielle, relayés par des chaines de télévision y compris la chaîne publique, avaient traité les hommes et les femmes de toute une région du pays, en l’occurrence la Kabylie de zouaves ?

Enfin, Comme s’ils étaient frappés d’une distorsion de l’esprit qui les empêcherait de voir la faille géologique qui sépare le vieux monde fossilisé auquel ils appartiennent du nouveau monde de notre jeunesse, plein de perspectives et de promesses, les tenants du pouvoir de fait refusent d’entendre l’acclamation  d’une Algérie libre et démocratique. « Djazair hora démokratia » qui monte, semaine après semaine, de tous les coins et recoins du pays, telle une lame de fond irrésistible.

Dans une dérive autoritariste, contre la volonté du corps politique dépositaire de la souveraineté nationale, ils ont fait l’impasse sur une transition politique négociée, en organisant un simulacre de scrutin à travers lequel ils ont désigné un ancien Premier ministre de Bouteflika,  en l’occurrence monsieur Abd El Madjid Teboune, président de la République. En réponse, le peuple révolutionnaire, après avoir clamé dans tout le pays « makach intikhabat maa el issabat », a disqualifié et délégitimé par un boycott massif cette tentative de normalisation autoritaire.

Au total, après une année révolutionnaire marquée par un affrontement extrêmement dur, les questions décisives qui se rapportent à l’avenir du pays, sa sécurité stratégique, son organisation politique et institutionnelle, ainsi que le processus de leurs légitimations ont été posées, les rapports de force établis et les parties identifiées. 

En premier, le peuple révolutionnaire, particulièrement sa jeunesse bien intégrée à la nouvelle géopolitique mondiale. Elle s’est insérée intelligemment dans l’espace de confrontation des puissances qui s’affrontent dans des guerres cybernétiques pour le contrôle des ‘’données’’ considérées  aujourd’hui  comme première valeur marchande. 

Dans cette optique, elle a compris qu’elle dispose à travers les banques de données virtuelles et les réseaux sociaux tels que Google, Facebook, youtube, twitter, des outils lui ouvrant l’opportunité de bénéficier du modèle  d’organisation supranational dont le centre opérationnel est domicilié à la silicone valley, échappant ainsi totalement au contrôle des pouvoirs politiques et même aux États.

Percevant finement les avantages stratégiques que leur confère le nouveau paradigme qui régit l’organisation des groupes humains, notamment l’opportunité  d’éviter les risques d’infiltration et de manipulation, elle refuse toute forme de structuration classique.  Mais en même temps, ce qui marque son originalité, c’est sa capacité à contrer, les visées des puissances occidentales notamment les USA et plus particulièrement la France en ce qui nous concerne, qui tiennent à  renforcer leur contrôle sur le flux des richesses en provenance de leurs anciennes colonies.

Par son caractère massif, par un patriotisme lié à l’histoire et à la sociologie du pays, la révolution du 22 février pose un sérieux problème aux grandes puissances qui utilisent l’ingénierie sociale, rendue possible par les géants du numérique, pour manipuler les populations, accentuant ainsi la fragilisation des États. D’autre part, sur le plan interne, le peuple révolutionnaire a su faire le distinguo entre les factions civiles et militaires au pouvoir et les institutions notamment l’institution militaire. Dans une espèce d’instinct de survie, il a fait bloc pour parer à la vulnérabilité du pays et suppléer ainsi l’absence d’une doctrine de défense adaptée aux nouvelles exigences sécuritaires. C’est ce qui explique que cette révolution est à la fois unique et irrésistible.

Ensuite, le commandement de l’armée, totalement englué dans  une non-gouvernance issue d’un schéma politique archaïque qui a empêché l’émergence de l’État nationale, n’a pas su anticiper les mutations sociales, culturelles et même anthropologiques de la société algérienne induites par le bouleversement numérique du monde. Totalement débordé, il a été contraint de réagir dans l’urgence. Les solutions qu’il essaie de proposer, à savoir, contenir ce qu’il continue à considérer comme un simple Hirak par des manœuvres tactiques telles que son infiltration, l’aide à l’émergence de leaders sous contrôle ou son utilisation comme facteur de stabilité dans les luttes au sommet du pouvoir, ont toutes été sans effets sur la réalité politique du pays. Les millions d’Algériennes et d’Algériens qui sont sortis dans la rue les 21 et 22 février passés pour célébrer une année révolutionnaire en constitue la parfaite illustration.

Enfin, les acteurs politiques et de la société civile ont été déstabilisés un moment par l’irruption du peuple algérien décidé à reprendre sa place de cops politique souverain. Mais, après quelques hésitations, la décantation s’est opérée. La multitude de réseaux d’allégeance et de vassalité intéressés baptisés par le système partis politiques, associations et personnalités nationales n’ont pas tardé à apparaître au grand jour et à se mettre à son service  pour  tenter  d’organiser  la  contre-révolution, aidé en cela par des médias marqués par le déshonneur  professionnel.

Confondus par la révolution, ils sont à jamais enfermés dans le no man’s land de l’indignité nationale. Après cette œuvre salvatrice, les partis en phase avec le peuple révolutionnaire, les associations et les personnalités au parcours militant irréprochable sont appelés à animer la nouvelle  scène politique nationale imposée par la révolution.

Dans ce contexte, la priorité doit aller, d’une part, à l’identification des étapes-phases de la révolution et d’autre part, à la mutualisation des énergies et des moyens pour contraindre le pouvoir de fait à la négociation, dans le cadre d’une période de transition, d’un processus constituant permettant l’édification  d’institutions régies par le droit et la mise en place des mécanismes de légitimation du pouvoir politique. Le Pacte pour l’Alternative Démocratique (PAD) est l’un des outils de cette mutualisation.

Nacer Haddad membre du PAD (Pacte de l’alternative démocratique) président de l’association TITT.