Pour la plupart des experts nationaux, les réponses passent aujourd’hui par la remise en cause du modèle rentier

La passivité du gouvernement algérien face aux retombées négatives de la baisse des cours mondiaux de pétrole ont poussé au cours des dernières semaines de nombreux experts nationaux à monter au créneau pour mettre l’accent sur la nécessité d’une « riposte » de la part des pouvoirs publics.

 

La prise de parole des experts algériens commence d’abord par un diagnostic généralement partagé : «Nous nous dirigeons vers ce qui s’apparente à une crise économique et financière extrêmement sévère» a prédit voici quelques jours Mouloud Hedir. Lors de la «Matinale du réseau CARE», l’ancien haut fonctionnaire appelle les gouvernants à réagir avant que la crise ne les surprenne. Il est surtout question dans ses propos de prise de conscience insuffisante. Mouloud Hedir déplore «que la leçon de 1985 et la crise du pétrole qui a précipité la chute des prix du pétrole n’ ait pas été apprise».

Abdelhak Lamiri exprime en privé le même scepticisme à propos de la capacité de réaction de l’exécutif algérien. Invité par le quotidien El Khabar pour s’exprimer sur les effets du repli des prix de brut sur les équilibres macro-économiques du pays, il estime cependant , que les disponibilités financières de l’Algérie lui permettent de faire face à un prix de baril oscillant entre 80 et 90 dollars, ajoutant que les effets à moyen et long termes de cette situation « dépendent de la riposte des pouvoirs publics ». Lamiri exclut une reproduction du « choc » de 1986 en raison du fait que la situation économique actuelle de l’Algérie est différente de celle d’il y a près d’une trentaine d’années. En effet, a-t-il expliqué, la dette est quasiment nulle et la disponibilité du Fonds de régulation des recettes (FRR) permet au pays de résister entre 5 à 7 ans « sans problème », alors qu’en 1986, les recettes ne dépassaient pas les 2 milliards de dollars pour une dette avoisinant 35 milliards de dollars.

Toujours au chapitre du diagnostic, dans le même forum d’El Khabar, Abdelmadjid Attar, ex. PDG de Sonatrach, livre un pronostic financier vraisemblable pour l’année en cours. l’Algérie risque de voir ses recettes se contracter de 15% par rapport à 2012 avec une chute prévue des revenus à quelques 60 milliards de dollars contre 70 milliards deux ans auparavant, alors que la balance des paiements devrait enregistrer, pour la première fois depuis 15 ans, un solde négatif en 2014.

Quelles marges de manœuvre dans le secteur pétrolier ?

Les réponses à cette situation nouvelle sont elles disponibles dans le cadre de la problématique de la rente ? Experts et anciens cadres de l’industrie pétrolière et gazière ne sont pas forcement unanimes .Mourad Preure évoque à propos de la chute des prix du baril «un épisode baissier prévisible» quand la plupart des intervenants au forum d’El Khabar relèvent ,de façon plus inquiétante, que les découvertes récentes en hydrocarbures « sont loin de compenser les quantités produites », d’autant plus que les gisements découverts nécessitent entre 7 et 10 ans pour pouvoir entrer en production. Ils estiment donc préférable de « travailler sur l’amélioration du taux de récupération au niveau des gisements en cours d’exploitation » en utilisant des technologies nouvelles comme le forage horizontal et la fracturation hydraulique. Ces deux technologies ont permis de prolonger la durée de vie du gisement de Hassi Messaoud et d’augmenter ses réserves récupérables d’environ 29%, a ainsi relevé M. Attar.

S’agissant de l’exploitation des hydrocarbures non-conventionnels comme le gaz de schiste, tout le monde est d’accord sur la nécessité pour l’Algérie de s’approprier la technologie nécessaire pour une telle industrie afin d’assurer sa rentabilité. »La productivité réelle du gaz de schiste n’interviendra pas avant 2030″, a soutenu l’ancien patron de Sonatrach.

Autre constat partagé par les experts pétroliers : La révision du modèle énergétique et l’optimisation de l’efficacité énergétique pourraient, eux aussi, contribuer à prolonger la durée de vie des gisements conventionnels. Il s’agit, en particulier, d’encourager l’énergie solaire en renforçant la construction de centrales électriques hybrides (gaz-solaire) destinées à répondre aux besoins du marché interne pour libérer des quantités supplémentaires d’hydrocarbures pour l’exportation.

Sortir du modèle rentier

Pour la plupart des experts nationaux, en dépit des quelques marges de manœuvre encore disponibles dans le secteur des hydrocarbures, les réponses passent cependant aujourd’hui par la remise en cause du modèle rentier. La redéfinition de la politique sociale, la maîtrise des importations et des dépenses publiques ainsi que la promotion d’une économie hors-hydrocarbures portée par des secteurs porteurs et bien ciblés sont les pistes les plus souvent évoquées.

Pour Abdelhak Lamiri « Les autorités algériennes vont continuer à injecter des ressources pour soutenir la croissance avec un apport plus important destiné à créer une économie productive à travers, notamment, le financement de la restructuration du secteur industriel ». Il préconise, l’amélioration de la rentabilité de ces financements à travers une gestion plus efficace des programmes publics d’investissement. A. Lamiri pour qui : « le prochain plan quinquennal sera déterminant pour l’Algérie » suggère, en outre, d’investir davantage dans le développement des ressources humaines, d’augmenter les financements accordés à la création d’entreprises, de moderniser le management de l’économie et d’encourager la décentralisation de la décision économique.

Plus radicalement, selon Mouloud Hedir : «le principal problème de l’Algérie depuis 1976, a été de diversifier l’économie et aujourd’hui les résultats sont là : l’Algérie exporte 98% d’hydrocarbures». L’économiste conseille de renouer avec le débat sur les échanges extérieurs et de sortir de la fixation «maladive» sur le prix du pétrole «compatible» avec le financement de notre économie. «C’est à l’économie algérienne de s’adapter aux réalités du monde et pas l’inverse»affirme Mouloud Hedri.

Les subventions sur la sellette

Le modèle «social» cher au premier ministre algérien, M. Abdelmalek Sellal, est également sur la sellette. C’est l’ancien ministre des Finances Abdellatif Benachenhou qui fustigeait voici quelques jours au «Forum de Liberté», le système des subventions mis en place par le gouvernement algérien. Selon lui, la fiscalité pétrolière (3.690 milliards de dinars en 2013) est intégralement reversée aux citoyens sous forme de subventions (3.600 milliards de dinars pour la même période). Sa conclusion la plus saillante est que ce système est paradoxalement la source d’une «injustice sociale colossale». Pour Benachenhou, la partie la plus pauvre de la population profite de 60% des subventions d’origine budgétaire (logements sociaux, alimentation, etc.) ; en revanche, elle ne reçoit que 20% des subventions «implicites» (carburants, électricité, gaz…) : «L’explication en est simple: les pauvres n’ont tout simplement pas de voitures, et ils ne profitent des subventions qu’à travers le transport collectif.». L’ancien ministre recommande de sortir progressivement de ce système «pervers» et préconise de faire «un effort de pédagogie» en direction des citoyens. Il se dit favorable à l’augmentation «progressive» des prix des carburants «comme c’est le cas dans certains pays à l’instar du Maroc». La subvention du carburant coûte au Trésor public algérien 1.050 milliards de dinars, a-t-il rappelé.