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Les commerçant peuvent réviser le prix à la hausse, mais pas à la baisse (dr)

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L’écart se creuse entre les prix de gros et ceux de détail pratiqués pour les produits agricoles. Avec des commerçants travaillant dans une logique de rente, au détriment du consommateur et du producteur.

 

 Le marché des produits agricoles est en pleine débandade. Malgré le discours rassurant u gouvernement, le malaise persiste. Les parties concernées, ministères du commerce et de l’agriculture, reconnaissent ce dérèglement, mais elles n’arrivent pas à trouver la parade. Ce qui accentue un phénomène observé depuis des années : l’écart se creuse davantage entre les prix des produits agricoles sur les marchés de gros, et ceux pratiqués par les détaillants. Ni le producteur n’y trouve son compte, ni le consommateur. Comme si le système fonctionnait au profit du seul commerçant, qui en maitrise les rouages.

Pour certains produits, l’écart va du simple au double. En fin de semaine dernière, la pomme de terre de saison était cédée entre 15 dinars, pour celle en provenance des wilayas du nord, et 25 dinars, pour celle en provenance d’El-Oued. Mais dans les étals, la première se vendait à 35 dinars au minimum, et la seconde frôlait les cinquante dinars. Les artichauts étaient achetés légèrement au-dessus de 50 dinars chez les fellahs de la région de Relizane, mais on ne les trouvait pas à moins de cent dinars à Alger sur les marchés de détail.

Hamza, transporteur et commerçant, explique cet écart par l’existence de pratiques commerciales inadaptées, devenues courantes. Les revendeurs au détail, qui s’approvisionnent une fois par semaine, « fixent un prix très au-dessus du prix d’achat », et s’y accrochent, dit-il. Ils peuvent « réviser le prix à la hausse, mais pas à la baisse ».

Logique de rente

Pour certains produits, une autre tradition s’est établie. Ainsi, navets, carottes, et produits semblables sont vendus au détail autour de 50 dinars, quel que soit le prix d’achat sur les marchés de gros, selon Hamza. Pourtant, ces produits peuvent être acquis par les commerçants à des prix très bas, jusqu’à dix dinars. Les oranges sont cédées au consommateur autour de cent dinars. Pourtant, elles sont achetées, au marché de gros, autour de cinquante dinars le kilo. Quant à l’oignon, il est vendu entre cinq et dix dinars par les fellahs. Certains ont même dû abandonner la récolte. Pourtant, on ne trouve pas le produit à moins de 25 dinars.

Selon hamza, les commerçants travaillent rarement au pourcentage. Ils considèrent qu’ils ont une sorte de dime à prélever, indépendamment du prix réel du produit. C’est une logique de rente, sans lien avec le marché, que Hamza ne connait pas, mais dont il décrit très bien le fonctionnement. Le consommateur en souffre, mais c’est le producteur qui se sent lésé. Un fellah de la région de Hadjout, dans l’ouest de la Mitidja, exprime son dépit. Au milieu de la semaine dernière, il a été contraint de céder une pomme de terre de qualité moyenne au prix dérisoire de quatorze dinars le kilo. Contraint de voyager le lendemain à Alger, il a constaté qu’elle était cédée à 40 dinars au détail. Le vrai prix, selon ce fellah, est offert par les marchands ambulants qui sillonnent les villes, à bord de camionnettes. Ceux-là se contentent de marges raisonnables, affirme-t-il.

Diagnostics erronés

Les officiels algériens ont longtemps brandi la théorie des « spéculateurs » qui constitueraient un réseau opaque pour contrôler le marché. La thèse a le mérite de ne pas situer les responsabilités, mais elle n’est pas fondée. La pomme de terre est stockée dans des infrastructures construites à cet effet, financées par l’Etat. Leur activité est soutenue par les pouvoirs publics, sous le contrôle étroit de l’administration.

Le ministère du commerce a également lancé un vaste chantier de construction de nouveaux marchés. Pour le ministre du commerce Mustapha Benbada, le problème des prix est dû à l’insuffisance des infrastructures. Multiplier l’offre permet d’éviter l’instabilité. Hadj Tahar Boulenouar, président de l’association des commerçants et artisans, fait quant à lui un autre diagnostic. Il affirme que la tension sur les prix est le résultat d’une insuffisance de l’offre de produits frais. Le déficit s’élève, selon lui, à environ vingt pour cent. Ce que démentent des chiffres du ministère de l’agriculture, selon lesquels la production agricole aurait augmenté de 13% par an sur quatre années successives. Des chiffres toutefois difficiles à vérifier.

Répartition inéquitable

Un ingénieur agronome réfute cet argumentaire. « Même si certains phénomènes contribuent à l’instabilité des prix, la cause principale se trouve ailleurs », dit-il. « Dans le prix final du produit agricole, la part revenant au producteur est toujours la moins importante », ajoute-t-il. « Si le producteur gagne plus, il produit plus ». Mais « les circuits commerciaux fonctionnent de telle manière que sur les 40 dinars que le consommateur paie pour la pomme de terre, par exemple, le fellah perçoit moins de la moitié. Ce n’est pas raisonnable », dit-il. « C’est une répartition à la fois inéquitable et inefficace ».

Pour cet agronome, il faut un « nouveau pacte de répartition» dans toute la chaine. « Si le consommateur est condamné à payer plus, le revenu généré devrait être distribué de manière différente », dit-il. Vaste programme, difficile à mettre en œuvre, car le gouvernement travaille dans une logique inverse : son souci principal est de satisfaire le consommateur, pour éviter d’en faire un protestataire ou un émeutier.