Idris Awad est secrétaire de la rédaction au journal soudanais Al Yawm Ettali. Il  nous parle, dans cet entretien, de la révolte populaire qui secoue le Soudan depuis décembre dernier et à laquelle il participe lui-même. Il identifie également des points communs entre le Hirak soudanais et le soulèvement populaire en Algérie.

Maghreb Emergent : Quelle est la situation actuellement au Soudan ?

Idris Awad : il y a en ce moment un grand débat entre les animateurs du mouvement populaire au Soudan. La question la plus débattue est liée à l’impératif de la prise du pouvoir par des civils avec une représentation militaire limitée pour gérer le pays durant une période de transition de quatre ans. Tout le monde n’est pas, non plus, d’accord sur la durée de cette période de transition. La majorité pense qu’il faut la limiter à une année.

L’Association des professionnels soudanais, fer de lance du mouvement populaire et qui a joué un grand rôle dans le changement opéré au sommet du pouvoir, se fixe comme cadre d’actions les revendications contenues dans la Déclaration de la liberté et du changement rendue publique le 1 er janvier 2019. Le même avis est partagé par les citoyens soudanais qui occupent la place du Quartier général à Khartoum.

Comment est perçu le Conseil militaire de transition par la rue au Soudan ?

La rue rejette le Conseil militaire dans sa totalité et maintient la pression pour que le pouvoir soit remis, au plus vite, à un gouvernement civil. C’est d’ailleurs l’un des points les plus importants contenus dans la Déclaration de la liberté et du changement puisqu’il est prévu dans le deuxième article de cette déclaration la « création d’un gouvernement national de transition formé de compétences nationales avec l’aval de toutes les catégories du peuple soudanais pour gouverner pendant une période de quatre ans ». Les décisions que le Conseil militaire a pris pour protéger la révolution de décembre ont été acceptées par l’ensemble du peuple, mais sans qu’elles n’aient eu d’effet encore sur le principe de la remise du pouvoir à un gouvernement national civil.

Quel regard portent les Soudanais sur le mouvement populaire en Algérie ?

Tout le monde connaît l’affection qui existe entre les peuples frères que sont les Algériens et les Soudanais. Ceci était très palpable lorsque le peuple Soudanais tout entier a suivi  fiévreusement le déroulement des événements lorsque les Algériens libres se sont  insurgés contre l’oppression en disant non au cinquième mandat. Il faut relever ici la similitude existant entre les révoltes soudanaises et algériennes et dans lesquelles les jeunes représentent un élément essentiel. Autre point commun, les révoltés dans les deux pays  ont brillé par leur pacifisme lors  des  manifestations. Même les manœuvres de ceux qui détiennent le pouvoir ont été les mêmes dans les deux pays lorsque, en Algérie, les révoltés ont exigé le départ des trois B et lorsqu’au Soudan, il a été question de la démission d’Ibn Aouf (président du Conseil militaire de transition ayant démissionné récemment NDLR). Je pense aussi que chacun des deux peuples a été motivé par le mouvement populaire de l’autre.

Que peut-on déduire de ces similitudes ? 

On peut déduire une chose. C’est le fait que les cerveaux de ceux qui détiennent le pouvoir dans la plupart des pays arabes n’ont pas la capacité d’assimiler les leçons de l’histoire politique autour d’eux. Cela démontre aussi que les jeunes générations, dans ces pays, ne sont  plus impressionnés par les méthodes classiques utilisées par les pouvoirs en place. Les dispositifs de répression et de représailles ne sont plus aussi efficaces qu’avant et n’ont plus cette capacité de détourner les jeunes de leur parcours révolutionnaire. Ceux qui prendront les rennes du pouvoir à l’avenir doivent le comprendre. Les jeunes qui se sont révoltés aujourd’hui et qui ont réussi à renverser des régimes ayant régné  pendant des décennies,  sont capables de le refaire à l’avenir si les futurs détenteurs du pouvoir dévient de la trajectoire tracée par le peuple.