Sellal Jomaa
A.Sellal et M. Jomaa à la fin de la réunion de 17ème commission de suivi algéro-tunisienne (Ph Facebook)

Sellal Jomaa

 A Tunis, l’euphorie du déblocage de la situation politique et de l’adoption de la Constitution s’est estompée. L’heure est maintenant à la dure réalité de la crise économique et sociale, qui frappe de larges pans de la population. Et le regard des tunisiens se fait plus insistant sur l’Algérie. Tunis veut plus de touristes, évidemment. Mais surtout de «l’audace » de la part du gouvernement algérien.

 Le climat actuel à Tunis offre un contraste saisissant avec les tensions qui ont émaillé la capitale et tout le pays au cours des derniers mois. Cette détente politique – les « disputes » vont reprendre à l’approche des élections, nuance un journaliste tunisien – ne peut cependant, faire oublier les grosses difficultés économiques et sociales.  L’arrière-pays, d’où est venue la révolution, attend toujours de voir les effets du changement. Un de ces effets immédiats de cette détente politique a été l’annonce, fin janvier, du déblocage par le FMI, d’un prêt de 506 millions de dollars, après plusieurs mois d’hésitation. Ce premier versement entre dans le cadre d’un plan d’aide de 1,7 milliard de dollars accordé en juin 2013 au pays pour accompagner sa transition politique. Mais la contrepartie de ce déblocage est un « ajustement structurel » qui ne dit pas son nom, avec un appel à réduire la subvention et à la réforme, voire la disparition, de la Caisse de compensation tunisienne. Le FMI souhaite son remplacement par un « système de protection sociale mieux ciblé afin de protéger les populations les plus démunies ».  Une politique de « ciblage » qui est plus souvent plus facile à dire qu’à faire. A l’image, d’ailleurs, des attentes contradictoires de l’UGTT (Union générale des travailles tunisiens) et du patronat tunisien, qui ont joué, ensemble, les facilitateurs dans le cadre du dialogue national.  Si le produit intérieur brut a progressé de 3% en 2013, l’économie tunisienne restait exposée à « d’importants risques ».

 Frontières et trabendo

 Une attention soutenue est accordée par les médias tunisiens aux relations économiques avec l’Algérie. Lors de la récente visite d’Abdelmalek Sellal à Tunis, la 19ème commission mixte tuniso-algérienne a confirmé que l’accord commercial préférentiel entrera en vigueur au 1er mars 2014. Un accent particulier a été accordé au « développement des régions frontalières et de consacrer développement et sécurité au profit des deux peuples ». Ainsi, les villes tunisiennes situées près de la frontière Ouest (Sakiet Sidi Youssef, Tabarka et Ain Darham) seront alimentées en gaz naturel algérien. Une démarche «traditionnelle», que les impératifs sécuritaires ont rendue encore plus nécessaire, que l’activité informelle a tendance à exploser. Un rapport de la Banque mondiale, présenté le 5 février, à l’occasion d’une journée sur la contrebande et le commerce parallèle organisé par l’UTICA (Union Tunisienne de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat (UTICA), estime le commerce informel entre la Tunisie et ses deux voisins, la Libye et la Tunisie, à 1,8 milliards de dinars tunisiens (1 euros = 2,1 dinars).  Ainsi, on y apprend que 3000 camionnettes font quotidiennement le va-et-vient entre l’Algérie et la Tunisie. Et que 25% du carburant consommé en Tunisie vient des réseaux d’importation informels depuis l’Algérie où il ne coûte qu’un dixième du prix en vigueur en Tunisie.  Au passage, la réunion de la commission mixte a été l’occasion de réparer un « litige culturel », avec l’annonce de la restitution du masque de la Gorgone, retrouvé en 2011 à Hammamet dans une des villas de Sakhr EL Materi, gendre de l’ancien président Ben Ali.  Mais, observe agacée une journaliste tunisienne, les communiqués algéro-tunisiens sont « en général des énoncés vagues sans contenus précis»!

 Tunis attend le «geste»

 Des responsables politiques et les médias à Tunis, ont relevé la formule du Premier Ministre algérien, Abdelmalek Sellal, sur l’impératif pour l’Algérie et la Tunisie de « prendre des mesures audacieuses pour asseoir des relations de coopération et aller de l’avant vers davantage de complémentarité et de partenariat stratégique ». Car de « l’audace », c’est ce que des experts tunisiens et des dirigeants du secteur économiques attendent de la part de l’Algérie. On n’oublie évidemment pas l’aide financière de 100 millions de dollars accordée par l’Algérie en 2011 – un don de 10 millions de dollars, un prêt de 40 millions à 1% sur 15 ans et un autre de 50 millions sans intérêt – mais on attend bien plus. La Tunisie, qui fait face à un déficit budgétaire chronique, attend un « geste » supplémentaire sur le même modèle, mais avec un montant plus important. Un journaliste spécialisé en finance évoque le chiffre de un milliard de dollars à taux bonifié. Il rappelle qu’en 1986, un an avant l’arrivée au pouvoir de Ben Ali, l’Algérie avait apporté une aide financière à la Tunisie, qui ne lui avait pas évité le recours au FMI mais le geste algérien « avait permis d’atténuer les exigences du Fonds ». Un autre « geste » de l’Algérie en 2014 permettrait à la Tunisie de « ne pas trop se presser pour aller sur le marché de la dette. Elle pourrait attendre que sa note soit rehaussée afin de payer moins d’intérêts ». D’un point de vue politique, une telle « audace » serait un signal fort pour dire aux pays du Golfe que la Tunisie est notre affaire !  En ces temps de sinistrose maghrébine, cela serait réjouissant.