La chronique hebdomadaire de El kadi Ihsane s’inquiète d’un phénomène trop peu souvent étudié. L’Algérie en subit le considérable préjudice.

La campagne électorale qui va démarrer les prochaines semaines aura du mal à traiter du cœur des enjeux économiques. Elle sera plus centrée sur le chaos institutionnel dans lequel l’Algérie s’est enfoncée avec le projet d’assurer à Abdelaziz Bouteflika une présidence à vie hors légalité constitutionnelle.

Toutefois un thème, aux confins du politique et de l’économique mérite que l’on s’y arrête. Il est déjà en filigrane dans toutes les prises de parole publiques, c’est le thème de l’exil. Dans le discours politique, il est surtout abordé par ce côté le plus dramatique, celui de la harga et des disparitions en mer des jeunes candidats à l’immigration clandestine. L’ampleur des tentatives de harga est un indicateur de la qualité des perspectives de vie dans un pays. De ce point de vue, il est en train d’empirer en Algérie. Mais cyniquement, ce n’est pas l’indicateur le plus pertinent pour évaluer la performance d’un pays.

La capacité à garder in-shore le capital humain domestique et à attirer le capital humain des autres pays (indice IMD) est, bien sûr beaucoup plus parlante sur la trajectoire pays. De ce point de vue l’Algérie a subi un gigantesque préjudice dans les années 90 avec l’accélération de la migration de ses élites. Effet  de dépression économique dopée par l’insécurité dans le pays. Les années post guerre civile aurait dû ralentir le flux sortant à défaut de stopper l’hémorragie. En fait, non. C’est assurément le plus grand échec du modèle  de gouvernance autoritaire rentier redistributeur et  clientéliste : il n’a pas d’agenda pour les talents.

Il émarge donc en pays provider des flux mondiaux de capitaux humains. De 5 à 10 millions de cerveaux migrants par an profitant en priorité aux 25 pays les plus attractifs de talents. La géographie de la performance économique recoupe à s’y méprendre celle de l’attractivité des talents. La Suisse en assure le leadership et des pays comme le Qatar ou les Emirats ont réussi à s’y faufiler ces dernières années.

Les pays les plus mal classés subissent jusqu’à plus de 50% de départ parmi la population des éduqués de plus de deux ans dans le cycle tertiaire (définition onusienne des cerveaux). L’Algérie est bien sûr dans le troisième tiers du tableau et, en dépit d’un modèle social plus généreux que celui de ses voisins, se classe derrière le Maroc et la Tunisie dans sa capacité à retenir son capital humain. La thèse existe que le la fuite des cerveaux n’a pas que de mauvais côté.

Les diasporas instruites et entreprenantes aident leur pays d’origine par l’envoi de fonds et par le transfert de savoir. Elle est battue en brèche par la comparaison avec les préjudices au développement intégré localement que provoque la déperdition des ressources humaines de qualité. En outre, le taux de retour dans le cas de l’Algérie reste l’un des plus faibles pour des pays dans sa catégorie de revenus (plus de 200 milliards de dollars de PIB).

L’Algérie n’a pas en outre une politique de compensation des départs des talents par l’attraction de talents de pays moins riches qui pourraient développer leur compétences en s’installant en Algérie.  L’approche des autres pays est toujours ainsi faite en termes de balance. De nouveaux entrants maghrébins ou asiatiques en France remplacent des Français partants pour la city à Londres ou par la Silicon Valley en Californie. L’Algérie ne connaît que la perte sèche de sa meilleure ressource humaine. Elle peut enfin commencer à s’en alarmer sérieusement. La « harga » des cerveaux tue le pays.

Droits, Libertés et Education 

En quoi la capacité pour un pays à garder ses talents et à en attirer d’autres est-elle aux confins du politique et de l’économique ? Sur les 25 premiers pays les plus attractifs de talents dans le monde, il n’existe que trois Etats autocratiques. Tous les autres assurent un fonctionnement plus ou moins consolidé de formalisme du droit, et de la protection des libertés. Ce sont des Etats de sécurité juridique. Les talents ne migrent pas dans le monde uniquement en fonction de critères de rémunération.

Ils aspirent à construire leur avenir à l’abri de l’arbitraire que souvent ils fuient dans leur pays d’origine. Le débat académique existe bien sûr pour savoir si c’est le respect des libertés démocratiques qui est le facteur de succès économique des pays qui ont décollé, ou si à l’inverse c’est leur développement économique qui a été couronné par une extension des libertés démocratiques et leur consolidation. Une chose est acquise. Là où un seuil minimal de garanties des droits et des libertés n’est pas assuré, l’attractivité des revenus est rarement décisive. Autre critère de la performance dans l’indice IMD, la qualité de l’éducation. Plus elle est élevée, plus elle est susceptible de produire des élites de qualité et peut espérer les fixer par leur reproduction.

Beaucoup d’Algériens des couches moyennes supérieures invoquent l’éducation de leurs enfants comme premier critère qui les incitent à construire un projet de départ en exil. « Je veux leur donner les meilleures chances pour qu’ils réussissent partout dans le monde ». Cette possibilité de donner les meilleures chances par la qualité de l’éducation est un choix stratégique de politique publique.

Il vise à fixer les talents nationaux et à en attirer de l’étranger. Ainsi par exemple, le critère d’implémentation des investissements étrangers au Maghreb arbitre aussi par des comparaisons de qualité de vie à Alger Casablanca ou Tunis ou la qualité de l’offre éducative pour les enfants d’expatriés pèse aussi dans la décision. La balance du capital humain d’un pays, entrant, sortant est d’abord une affaire de modèle politique et sociétal. 

Exporter encore un acte dangereux 

La Banque d’Algérie continue de pourchasser en justice les exportateurs algériens. La dépénalisation de l’acte d’exporter, une vieille revendication des organisations patronales, des think tank d’entreprise et des associations dédiées à l’exportation n’a jamais débouché. Seule concession de l’administration, le rallongement du délai octroyé à l’exportateur algérien pour rapatrier ses devises. Mais s’il manque le moindre dollar sur le virement du client étranger vers son fournisseur exportateur algérien, c’est la procédure en pénal immédiatement.

Une mesure albanaise de l’avant chute du mur de Berlin, qui fait de la résistance au premier quart du 21e siècle dans un pays qui a décidé de faire des exportations hors hydrocarbures sont nouveau cap économique. Pourquoi ce thème dans la chronique de cette semaine ? Ennahar, le journal aussi connu pour son éthique professionnel que la tv éponyme, a dénoncé dans un article flamboyant un laboratoire privé algérien qui exporte des médicaments vers 7 pays africains et qui est poursuivi pour un différentiel de 500 millions de centimes en équivalent dinars non rapatriés, en fait (il suffisait de poser la question) pour cause de remise sur facture. 5 millions de dinars qui manquent à l’appel du rapatriement sur plusieurs millions de dollars d’exportation qui aideront un jour la balance devise du pays à peut-être envisager de sortir du stress du Brent à Londres. Montrer la lune à Ennahar. Il voit le doigt. Et l’utilise pour se crever un œil.