Du « hirak » du Rif (nord) en octobre 2016 à celui de Jerada (nord-est) début 2018, le Maroc connaît une série de mouvements de contestation, où les médias sociaux servent d’élément de coordination. Le dernier en date est la campagne de boycott de trois produits de grande consommation accusés de pratiquer des prix trop élevés.
 
Lancée depuis le 20 avril, avec un mot d’ordre viral sur les réseaux sociaux, cette campagne dénonce « une hausse injustifiée des prix et une dégradation du pouvoir d’achat des citoyens et leur niveau de vie ».
 
Le boycott vise, avec ses logos en forme de panneau d’interdiction, les stations d’essence Afriquia, filiale carburant du groupe Akwa, dont l’actionnaire majoritaire est Aziz Akhannouch, le ministre marocain de l’Agriculture, l’eau minérale Sidi Ali, marque historique de l’entreprise Eaux minérales d’Oulmès, dirigée par Miriem Bensalah, ex-présidente de la Confédération générale des entreprises du Maroc, et le lait Danone, filiale du géant français éponyme. Tous trois sont leaders sur le marché marocain.
 
Les internautes dénoncent ainsi le prix de vente de l’eau minérale Sidi Ali, mise en vente à 6 dirhams la bouteille de 1,5 litre contre 5 DH en moyenne pour les autres marques. Le lait Centrale Danone, vendu à 7 DH le litre, est quant à lui considéré « trop cher » par rapport à son coût de production et à sa « qualité ». Le boycott d’Afriquia, lui, vient en réaction à la flambée des prix de l’essence et du gasoil, qui atteignent des chiffres record depuis plusieurs semaines.
 
Les entreprises visées par cette campagne auraient accusé des pertes assez importantes. Selon deux sondages d’opinion, entre 70 et 80% de la population marocaine s’est abstenue de consommer ces marques de lait et d’ eau ou de se rendre dans les stations-service incriminées.
 
La Centrale Danone est la plus atteinte par ce boycott parce que le lait est le plus consommé des trois produits concernés. Elle a subi des conséquences significatives qui ont contraint l’entreprise à prendre une série de mesures qui affecte, essentiellement, les 120.000 éleveurs auprès desquels elle s’approvisionne. Elle a même été contrainte de réduire de 30% sa collecte de lait et de licencier 900 ouvriers.
 
Didier Lamblin, PDG de Centrale Danone, a reconnu que « les ventes de l’entreprise sont très affectées et les parts de marchés également ».
 
Loin de s’atténuer avec le début du ramadan, période de forte consommation, l’appel s’étend même depuis la semaine dernière à d’autres produits tels que le poisson, dont les prix ont explosé, de même que le festival de musique Mawazine depuis quelques jours.
 
Selon Ali Chaabani, ancien professeur de sociologie à l’Université Mohammed V de Rabat, cité par l’hebdomadaire Maroc Hebdo, « le boycott de certains produits, rendu possible avec les moyens qu’offrent les nouvelles technologies, est une nouvelle forme de protestation au Maroc ». Il précise qu’il faut bien convenir que les citoyens ont compris que les anciennes formes de protestation ne donnaient pas de résultats.
 
« L’analyse d’un tel mouvement à travers le seul facteur des prix est forcément réductrice. C’est toute la gouvernance d’une économie minée par la rente, la corruption et l’interférence du pouvoir politique avec celui de l’argent, qui est visée », a estimé l’ONG Transparency Maroc dans un communiqué.
 
Pour sa part, le chef de gouvernement marocain, Saâdeddine El Othmani, qui a longtemps gardé le silence avant de se prononcer, souhaite rester neutre. Il a récemment affirmé que l’exécutif comprenait les préoccupations des boycotteurs et assuré que les critiques qui lui ont été adressées étaient justifiées. Et d’ajouter que le gouvernement et les internautes partageaient les mêmes soucis, ceux de la lutte contre l’économie de rente et la corruption.