La chronique hebdomadaire d’El Kadi Ihsane traite des enjeux d’une politique vieille comme le marché mondial, la substitution à l’importation. En mode Algérie. 

 

La crise financière de l’Etat a relancé une politique de substitution aux importations à l’ancienne. Elle n’est ni bonne ni mauvaise.Elle s’évalue au cas par cas et dans la durée. Or la tendance qui s’insinue depuis quelques mois est de la généraliser à tous les secteurs ou l’importation est importante.  Urgent de faire le point.  D’abord le modèle de référence. Il n’est pas dans l’assemblage automobile depuis 2016, mais dans la production pharmaceutique depuis 2009.

L’interdiction d’importer les médicaments produits en quantité suffisante et par plus d’un producteur a permis d’accélérer l’essor de la filière en Algérie. Plus de la moitié des unités vendues en Algérie sortent de laboratoires implantés dans le pays. Modèle reproductible ?  Avant de répondre il faut déjà s’assurer que le modèle soit durable. Or il ne peut l’être que sous une condition. La production nationale protégée dit devenir suffisamment compétitive pour se dispenser des protections qui ont contribué à son émergence.

La compétitivité pour un laboratoire pharmaceutique signifie une balance financière qui lui permet d’accompagner la remontée de filière de producteurs de génériques classiques à coproducteurs de médicaments de nouvelles générations, les bio-médicaments étant la nouvelle frontière technologique qu’il faudra atteindre. Cette condition est en train d’être sapée par les réponses de politiques publiques à la crise de la fiscalité pétrolière.  L’industrie du médicament algérienne est en train de s’enfoncer dans une trappe de la molécule « amortie ».  Par la compression administrative des prix de vente.

L’UNOP, l’organisation des opérateurs du secteur, réclame depuis près de deux ans un réajustement des prix de vente de certaines molécules dont les coûts de production ont enflé sous l’effet de la dévaluation du dinar et des autres sources d’inflation domestique. C’est l’inverse qu’a décidé le ministère de la Santé pour apporter sa pierre à la politique de soulagement du déficit du budget de l’Etat. Le calcul est très « court-termiste ». Médicaments locaux moins chers, remboursements en baisse, déficit de la CNAS moins important, transfert de l’Etat pour combler le déficit plus supportable. Le gouvernement a le nez sur l’échéance de fin d’année du trésor public. Et saborde une source de revenus fiscaux considérable : le deuxième âge de l’industrie algérienne du médicament.  Car le modèle inverse est infiniment plus « développementiste ». La marge financière des laboratoires s’améliore avec des prix plus équitablement rémunérateurs des classes de médicaments qui posent problème.

Incitation à la recherche et au développement, encouragement des partenariats de nouvelles générations,  maintient et croissance en valeur de la part de marché des laboratoires algériens sur leur marché, possibilité plus grandes d’exportation.  Ce modèle suppose de prendre un pari de confiance sur l’avenir. Et de régler autrement ces problèmes  de déficit budgétaire. Au lieu de quoi, le risque, avec cette dernière mesure à contre courant du bon sens, que des gammes entières de médicaments cessent d’être produites par les laboratoires algériens est plus grand que jamais. Cela est déjà même une réalité pour certains médicaments tombés en dessous de leur coût de production. Dernier détail, pour bien comprendre la trajectoire des politiques protectionnistes qui aident à faire émerger une filière locale : elles ne peuvent pas s’éterniser dans le monde d’aujourd’hui.

Les Américains et maintenant les Européens font pression pour la levée du moratoire de 2008 sur l’importation des médicaments déjà produits en Algérie. La même chose ne va pas tarder à survenir, de manière plus formelle, pour la filière automobile. Il faut donc profiter de la protection pour ériger des acteurs puissants. Non « déboulonnables »  aussitôt le dispositif de protection démantelé. Et là arrive l’évaluation de l’assemblage automobile.

Cahier des charges de rattrapage 

Le ministère de l’Industrie et des mines  (MIM) a publié un cahier des charges pour l’assemblage automobile qui tente de consolider les investissements engagés et en attirer de nouveaux dans la filière. Il a été décortiqué dans une analyse par l’expert financier Ferhat Ait Ali, qui a eu à contribuer à la confection d’une précédente mouture durant la brève vie du gouvernement Tebboune. Le problème est le suivant. Le gouvernement cherche à réduire les importations. Il a lancé l’obligation à faire de l’assemblage automobile en Algérie d’abord sous cette contrainte de déficit de la balance commerciale.

Le gouvernement a ajouté des incitations fiscales (droits de douanes réduits et exemption de TVA) pour faire démarrer au plus vite des projets d’assemblage en Algérie après l’instauration des quotas d’importation. Ce système ne peut économiser des devises que si le taux d’intégration locale, c’est-à-dire la part de ce qui provient des achats locaux dans le prix de vente final, dépasse un seuil approximatif de 25%.

L’offre de la sous-traitance locale ne permet pas de l’envisager raisonnablement dans les cinq années qui viennent. Conséquence, le cahier des charges « nouveau » du MIM a inventé un compensateur au faible taux d’intégration : le taux d’exportation du produit assemblé en Algérie. Plus il est élevé plus l’assembleur a de chance de rentrer dans les clous du cahier des charges.

On comprend facilement que le souci, une fois de plus, est purement comptable. Avoir une balance devises la moins déséquilibrée possible, avec l’obligation d’assemblage automobile en Algérie. Si les couts d’importation en devises des kits à assembler en Algérie peuvent encore rester sous le prix de l’importation d’un véhicule prêt à l’usage, ce cout dérape lorsqu’on lui additionne le manque à gagner en revenus pour le trésor public à cause des incitations fiscales accordées à cette activité. D’où cette clause nouvelle de l’incitation à exporter une partie de la production faites aux assembleurs locaux d’automobiles.

Une disposition qui, du point de vue de l’analyste Ferhat Ait Ali, aggrave la fragilité du dispositif qui ne tient, en réalité, que par les avantages fiscaux accordés, et ne prévoit pas les bons itinéraires pour augmenter le taux d’intégration. La quasi-obligation de recourir aux équipementiers installés en Algérie risque de devenir contre productive par la manière dont elle est énoncée. 

L’extinction des avantages sonnera la fin de ces « ateliers », décrète l’expert. Il faut donc bien avoir en tête que la substitution à l’importation est un processus complexe. Dont la réussite momentanée, réduire la facture d’importation et créer de l’emploi localement, doit se renouveler. Et dont le modèle le plus abouti est celui d’après.  Celui de l’exportation, souvent cartographiée dès l’investissement initial. Comme dans le cas du pole de Mekhioussa près de Tanger.    

La transition digitale en péril 

Dans un tel contexte, dupliquer la substitution aux importations comme un « prêt à porter » de secteur en secteur est périlleux.L’exemple des taxes imposées par la Loi de finance 2018 pour la revente en l’état du matériel informatique (ordinateurs, imprimantes, ect…) et de télécom (serveurs, routeurs, ect..) risque d’être celui même où la tentative d’implanter une filière d’assemblage portera un cout global négatif en balance devise et emploi. Explication.  L’obligation à assembler les terminaux de téléphonie en Algérie a déclenché un lancement en rafales d’ateliers d’assemblage en Algérie.

Samsung et LG font comme Condor et Iris, pour ne citer que les plus en vue.  Il faudra attendre et tirer des enseignements sur les retombées industrielles et financières de cette évolution visiblement en cours de réussite pour les terminaux.

Le même dispositif appliqué sur le matériel informatique et TIC est sans doute plus aventureux. La taille de marché, les seuils technologiques d’entrée, font clairement obstacle.  Et ce qui risque d’être sacrifié encore une fois est le long terme : la vitesse de transformation digitale de l’économie algérienne. Donc sa productivité.

Le président Bouteflika a acheté des autoroutes et des équipements clés en mains pour faire un rattrapage rapide des infrastructures qui viennent au secours de la productivité et de l’attractivité en Algérie. Il n’a pas attendu que les entreprises algériennes soient au niveau de réaliser ces équipements au standard des cahiers des charges.

L’enjeu global était supérieur à celui de la filière. Raisonnement accepté. Il est le même pour la numérisation de l’économie algérienne. Les équipements qui peuvent l’accélérer ne doivent pas devenir hors de prix  à l’importation et sous-produits en Algérie. Car ce sont là les vraies infrastructures de demain, celles du transport et de l’utilisation de la big data qui aggraveraient par leur retard, le relatif sous-développement algérien.