La chronique hebdomadaire d’El Kadi Ihsane sur El Watan se pose la question du rôle économique des migrants actuellement traqués en Algérie.  

 

Le gouvernement algérien fait gravement fausse route dans sa relation avec la migration subsaharienne. Il confond opportunité et contrainte. Sur les 20 pays les plus riches au monde (selon le classement par PIB du FMI en 2017), 16 sont des pays d’accueil pour les flux migratoires planétaires. Ce n’est pas un hasard. Ceux qui ne le sont pas encore dans ce classement, la Chine, l’Inde ou l’Indonésie,  sont d’immenses gisements de main-d’œuvre. Mais ils y arrivent aussi, au fur et à mesure que l’accélération de leur développement réduit la pauvreté et différencie la demande en ressources humaines. 

L’intégration de la main-d’œuvre étrangère dans le procès de travail d’un pays est un carburant de la croissance partout dans l’histoire de l’économie mondiale. Le propre même de la croissance est de reclasser rapidement la population qui en bénéficie. Les Français des trente glorieuses  (1945-1975) ont glissé vers des métiers de services moins pénibles que ceux du bâtiment et de l’industrie la plus  dure. Appel d’air à la migration maghrébine et de l’Europe du sud. 

Les motivations de la migration se recoupent dans le monde et à travers le temps. La vie sauve (sécurité) pour la vie digne (emploi).  Les Subsahariens qui s’installent en Algérie sont en priorité des candidats au travail en Algérie. Une seule question se pose pour un exécutif soucieux de concilier respect des valeurs de l’Algérie (ce n’est pas un slogan) et prise en compte de ses intérêts : y a-t-il un marché de l’emploi pour ce flux migratoire ?  Il y a longtemps que la réponse s’est déployée sur le terrain. Une majorité des subsahariens qui  sont entassés sur les bennes à camion pour être reconduits à 2300 kilomètres  vers le sud, sont des travailleurs. L’Algérie du rattrapage dans les infrastructures et dans le bâtiment  leur a ouvert une destination d’accueil depuis plusieurs années. Sur les chantiers tous les employeurs publics ou privés le savent.  Sans le renfort des milliers de travailleurs subsahariens aucun projet où ils sont impliqués n’aboutirait.  

Chantiers subsahariens 

Les jeunes Algériens ont subrepticement quitté  pour une grande partie les échafaudages et la  fournaise du ferraillage à ciel ouvert.  La Grande Mosquée d’Alger, La nouvelle ville de Sidi Abdellah, les extensions du métro d’Alger, pour ne citer que ces gigantesques projets,  avancent avec de la main-d’œuvre majoritairement subsaharienne. Le gouvernement le sait. Il est le maitre d’ouvrage sur tous ces chantiers.  Il sait que les employeurs des Subsahariens sont ses partenaires, Chinois, Européens, ou mêmes Turcs.  L’agriculture saharienne se développe depuis plusieurs années selon le même mécanisme. Celui de l’emploi des migrants en situation irrégulière. 

C’est de plus en plus le cas désormais dans le Tell, où les campagnes de cueillettes  dans les vergers recourent à la main-d’œuvre saisonnière la plus appropriées, les Subsahariens.  La ressource humaine bon marché des migrants subsahariens est également de plus en plus utilisée par les Algériens dans diverses tâches selon le modèle khaliji (sécurité, travaux de maison, auto-construction, logistiques, ect..).  Le marché de l’emploi a rendu sa sentence depuis longtemps. Les subsahariens sont un facteur ascendant dans l’activité économique algérienne et dans son dynamisme.   

L’Algérie est riche en Afrique  

Pourquoi le gouvernement d’un pays dont des filières aussi importantes que le bâtiment, les infrastructures ou une partie de l’agriculture, dépendent de plus en plus du renfort du travail des migrants est hostile aux migrants ?  Parce qu’il s’agit d’une éviction de revenus ?  Bien sûr les migrants subsahariens ne consomment pas beaucoup en Algérie afin d’envoyer leur épargne chez eux, au Niger, au Mali ou au-delà en Afrique de l’Ouest. Mais que dire, sur ce chapitre de l’éviction de revenus, des produits algériens excessivement subventionnés qui alimentent les pays voisins par la contrebande ? En fait les autorités algériennes refusent de se projeter sur la double décennie.

L’écart de revenus par habitant entre l’Algérie et le Niger est de 1 à 10 en 2016. Il n’est que de 6,8 entre l’Algérie et l’Espagne. La prospective dit qu’il devrait se stabiliser, voire se réduire entre l’Algérie et l’Espagne. Et se creuser entre l’Algérie et le Niger. Pour des Nigériens, venir en Algérie c’est un peu toucher à l’antichambre de l’Europe en termes de standing de vie.  Une première frontière entre le nord et le sud passe par In Guezzam et Badji Bordj Mokhtar. Ce nouveau statut de pays d’accueil de substitution, occupé déjà par l’Afrique du Sud dans la partie australe du continent, et de plus en plus par le Nigéria dans sa partie subtropicale, les Algériens refusent de le regarder pour leur pays. Pessimisme de vieux. 

La problématique n’est pas de contenir ou pas le flux migratoire qui va d’un pays pauvre vers un pays plus riche. Elle est de faire de ce flux une opportunité économique et citoyenne en faisant changer de statut au pays d’accueil. D’un ancien pays stagnant et fermé, il devient un nouveau pays dynamique et ouvert.  Un pays qui tendra à ressembler à ceux qui figurent dans les 20 premières places dans le classement mondial par PIB. L’Algérie a bien sûr cette vocation. Son gouvernement ne le sait pas qui s’étonne que les Européens lui aient réduit son quota de visas Schengen alors que lui-même n’attribue des visas qu’au compte-goutte. 

Une réponse politique en phase avec les intérêts de l’Algérie lancerait immédiatement un chantier de la réforme de l’accueil des migrants.  La légalisation de ceux qui séjournent et travaillent en Algérie est une option de bon sens. Cela n’éliminera pas le travail au noir, mais réduira les abus dont ils sont très largement victimes auprès de leurs employeurs. Rien de différents de ce qu’a subi l’émigration algérienne en France. Les migrants ont amené avec eux leur circuit de délinquances et de trafic ?  L’intégration administrative et civique en Algérie de la partie travailleuse ne rendra que plus facile la décantation.

Leurs transferts  massifs et brutaux à la frontière sont une punition collective qui déshonore le pays. Elle le met au ban des nations. Abime son image. Altère son attractivité. Elle pénalise les intérêts économiques algériens en Afrique subsaharienne. Elle ne regarde pas la vérité de l’économie. L’Algérie a besoin d’une partie de main-d’œuvre étrangère. Elle a fini par être tolérée depuis 15 ans lorsqu’elle est chinoise. Parce que régulière ? Non. Bien sûr que non.