Le ministre des finances Mohamed Djellab n’a rien modifié à la loi de finance 2015 malgré le retournement des prix du pétrole sur les marchés mondiaux (DR)

Lors de son passage ce dimanche devant le tribunal criminel près la Cour de Blida en tant que témoin dans le procès de l’affaire Khalifa, Mohamed Djellab, a explosé lorsque les avocats de la défense lui ont reproché le gel des avoir des filiales du groupes Khalifa. « Si j’avais laissé Khalifa Bank payer librement les achats de Khalifa Airways et de ses autres filiales, c’est moi qui serait jugé ici ajourd’hui », a-t-il asséné.

 

Lorsque Mohamed Djellab a été désigné administrateur de Khalifa Bank, la banque connaissait «un grand déséquilibre financier, une situation complexe » en termes de déroulement des opérations et de des transactions bancaires ainsi que sur la traçabilité de l’ensemble du fonctionnement du groupe. « Si la banque n’a jamais connu une situation de cessation de paiement ou d’incident de paiement, elle connaissait, cependant, de grandes difficultés, notamment, des anomalies dans son fonctionnement », a précisé M. Djellab au juge Antar Menouar qui l’interrogeait en tant que témoin dans le procès de l’affaire Khalifa qui se déroule au tribunal criminel près la Cour de Blida. Ces dépassements et dysfonctionnements ont été indiqués dans les dix rapports réalisés par la Banque d’Algérie avant l’arrivée de Djellab à Khalifa Bank. « Entre deux inspections, les anomalies soulignées n’étaient non seulement pas palliées, mais encore, elles s’aggravaient et prenaient de l’ampleur », a-t-il ajouté.

« Un bilan déséquilibré »

Dans ses explications des faits, l’ancien ministre des finances, affirme que les comptes d’ordre avoisinaient les 100 milliards de dinars, ce qui représente selon lui entre 60 et 70% du bilan total de la banque. « Un bilan déséquilibré ne correspondant pas aux normes financières établies dont environ 60% des actifs étaient destinés à assurer le fonctionnement des dix filiales du Groupe Khalifa », tient-il à préciser. Les crédits des clients ne représentaient qu’entre 10 à 12% de l’ensemble des crédits estimés à 97 milliards de dinars. Quant à l’endettement de la banque en 2002, il était estimé à 3 milliards de dinars. Le ratio du risque limité par la législation en vigueur à 8%, était largement dépassé pour atteindre entre 20 et 25%. Toujours contrairement à la législation, poursuit M. Djellab en réponse aux questions de l’avocat de la Banque Nationale d’Algérie (BNA), qui s’est constituée partie civile dans cette affaire, le taux des actionnaires de la banque qui affichait presque 75% de l’ensemble des actions de la Banque dépassait de très loin les 20% exigés par les lois de la gestion des banques. Une loi qui a été modifiée et complétée en 2003, « en vue de palier ce qui s’est passé dans cette première expérience de banque privée en Algérie, et pour éviter la reproduction de tels dysfonctionnement », rappelle l’ancien ministre des finances.

Taux de solvabilité inférieur à 25%

Des 65 agences que possédait la banque Khalifa sur l’ensemble du territoire national, seules 5 étaient des propriétés du groupe, les autres étaient des agences louées. Si cela ne pose aucun problème du point de vu juridique, cette non-acquisition des agences a néanmoins tiré le taux de solvabilité de la banque vers le bas, étant donné la non existence de biens immobiliers à hypothéquer. De plus, les taux des comptes d’ordres, estimés entre 60-70%, ont fait en sorte que le taux de solvabilité de la banque Khalifa soit inférieur à 25%. Cette banque connaissait ainsi un déficit bancaire évalué entre 30 et 60 milliards de dinars. Pour essayer de redresser la situation, Mohamed Djellab proposait la vente des avions de Khalifa Airways à Air Algérie pour un montant de 90 millions de dollars et la récupération des actions déposées par le groupe au niveau de la multinationale turque Fiba Holding, estimées à 8 millions de dollars.

 Recapitalisation ou liquidation

En émettant le rapport à la commission bancaire de la Banque d’Algérie, M. Djellab savait très bien que le Groupe Khalifa arrivait à une bifurcation ; la recapitalisation ou la liquidation de la banque et par-là du Groupe. « La recapitalisation de la banque était soumise à l’unique volonté des actionnaires et l’Etat n’avait aucun rôle à jouer, sauf dans le cas où il se serait actionnaire. S’il est vrai que dans le monde, certains Etats sont intervenus pour sauver des banques en faillite, cette intervention, ne repose que sur la seule décision de l’Etat qu’il prendrait après l’évaluation de la situation financière et bancaire nationale, ainsi que ses retombées sur l’économie du pays, son l’utilité et l’estimation des intérêts et des garanties », explique M. Djellab aux avocats des parties civiles. Désigné administrateur de Khalifa Bank par la Commission bancaire conformément à l’article 153 du Code du crédit et de la monnaie, M. Djellab, demande en avril 2003, la désignation de deux commissaires aux comptes pour s’enquérir de la situation comptable et financière de la banque. « Ce que j’ai constaté était provisoire, et ne correspondait qu’aux deux mois que j’ai passés en travaillant avec les chefs des agences régionales, les responsables et les experts. J’ai dit que tous les chiffres que j’ai présentés étaient susceptibles de croitre ou décroitre. Ma mission n’était pas limitée dans le temps », a-t-il souligné. Pourtant, il avait écrit vers la fin de son rapport datant du 23 avril 2003, que sa mission entamée en janvier 2003 était bien achevée. Mohamed Djellab dit ignorer si les commissaires aux comptes ont certifié le travail de son équipe, car leur travail se réalise vers la fin du dressement du bilan. « L’établissement du bilan n’était pas encore terminé, et j’étais accompagné par des experts, qui ont désigné eux-mêmes des commissaires aux comptes. Ces derniers ont certainement du rejoindre la Banque après mon départ, mais j’ignore ce qui s’est passé car je suis parti au terme de deux mois », a-t-il argué à Me Medjhouda, avocat de Abdelmoumene Khalifa.

Des tentatives de sauvetage vouées à l’échec

Affirmant avoir signé la passation de consignes en avril 2003 à M. Badsi Moncef, le liquidateur de la banque Khalifa, M. Djellab explique que toutes les autres tentatives de sauvetage de la banque, puis du Groupe Khalifa, à travers le recours à la solidarité interbancaire ou aux prêts des autres agences bancaires ou à la Banque d’Algérie n’allaient pas aboutir. « Après cette supposée recapitalisation de la banque, il faudrait que les actionnaires soient-là pour la poursuite du travail. Or, leur volonté a fait défaut », n’a-t-il cessé de répéter. Me Lezzar, deuxième avocat de Abdelmoumene Khalifa, s’interroge sur l’éthique de la désignation d’un ancien vice président de la Banque du Crédit Populaire Algérien (CPA), devenu après PDG de cette banque, comme administrateur d’une banque concurrente. Puis, de la désignation d’un ancien responsable d’Air Algérie, pour la liquidation d’une compagnie concurrente d’aviation, en l’occurrence Khalifa Airways. M. Djellab répond, que ces choix n’entravaient en rien la loi, et que les liquidateurs et les administrateurs ont été choisis en fonction de leurs compétences et expériences.

« L’argent de Khalifa Bank provenait d’où ? »

Me Lezzar pousse encore le bouchon plus loin. « C’est l’ordre de geler le commerce extérieur de la banque Khalifa émis en novembre 2002, puis votre demande du gel des actifs de Khalifa Airways et de Khalifa Construction qui ont conduit le Groupe là où il se trouve aujourd’hui ». M. Djellab  répond d’une phrase lapidaire : « Ceux sont les dettes et les crédits non déclarés qui ont conduit le Groupe Khalifa à sa perte ». Et de s’expliquer : « Khalifa Airways avait payé 60% de ses dettes estimées à 60 milliards de dinars, et prenait des sommes d’argents sans contracter de crédits. C’est en fouillant dans les comptes d’ordre que nous avons pu comprendre que de grandes sommes d’argent ont été prises d’Al Khalifa Airways sans traçabilité. Cette dernière ne peut rembourser à Khalifa Bank, car son fond de roulement provenait de cette même banque ». Me Lezzar lui reproche d’avoir mis les créances bancaires entre filiales sur le compte de crédits, gonflant ainsi le ratio d’insolvabilité de la banque. Mohamed Djellab poursuit son argumentaire : « Khalifa Airways ne possédait pas ses avions, elle les payait en leasing, illégalement à travers la banque Al Khalifa ». Et de l’interroger : « L’argent de Khalifa Bank provenait d’où ? ». « Si j’avais laissé Khalifa Bank payer librement les achats d’Al Khalifa Airways et de ses autres filiales, c’est moi qui serait jugé ici aujourd’hui », a-t-il asséné.

Mesures pour préserver la capacité de la banque

Abdeloumène Khalifa se lève, après l’autorisation du juge, pour poser une question à Mohamed Djellab : « Comment vous avez fait pour estimer le taux des comptes d’ordres entre 60% et 70% ? Y-a-t-il des commissaires aux comptes qui ont certifié ces données ? ». L’ancien ministre des finances qui a démenti au début de son audition les affirmations de Abdelmoumene Khalifa sur la non faillite de sa banque, dit qu’on a fait appel à des bureaux d’experts neutres nationaux et internationaux et que ces données ont été approuvées par l’ensemble des commissaires aux comptes. En répondant à la question de Me, Lezzar sur ses intentions lorsqu’il a entrepris son travail au niveau des agences de la banque Khalifa, M. Djellab affirme qu’il n’avait aucunement l’intention de liquider la banque, bien au contraire, il avait proposé sa recapitalisation, et que dans l’incapacité de le faire, il a pris des mesures pour la réduction des retraits massifs à fin de préserver la capacité de la banque et faire en sorte que ces retraits n’affectent pas les créanciers.