Mohammed Kerrou, Professeur de Sciences politique à la faculté de droit et de sciences politiques à Tunis

La Tunisie a réussi le pari d’organiser des élections présidentielles libres marquées par la victoire du leader du parti anti-islamiste Béji Caïd Essebsi, devant Moncef Merzouki. Il reste que le chemin du parachèvement de la « Transition » tant espérée reste encore loin. Le politologue tunisien Mohammed Kerrou, Professeur de Sciences politique à la faculté de droit et de sciences politiques à Tunis revient, dans cet entretien, sur cet événement historique pour la Tunisie post-Benali et les défis qui attendent l’équipe de BCE.

 

Quel regard porte l’universitaire que vous êtes sur les élections présidentielles du 21 décembre et leurs résultats ?

Les présidentielles du 21 décembre se caractérisaient pas deux dualités. La première est la dualité présidence-parlement. On pensait -au vu de la nouvelle constitution qui donne plus de pouvoirs au parlement qu’au président de la république- que les tunisiens allaient s’intéresser davantage aux législatives qu’aux présidentielles. Or, ces élections démontrent que les tunisiens croient et aiment croire en un chef même. La deuxième dualité est régionale. Nous avons observé dans les cinq gouvernorats du sud d’où la révolution a éclaté, on a voté pour le président sortant El Marzouki, notamment à Kébili-son fief- et Tataouine où l’on a voté massivement pour lui. Béji Caid Essebsi a été, quant à lui, élu massivement dans les gouvernorats de Tunis Nord (plutôt bourgeoise) et la ville bourguibiste d’El Monastir. Cette dualité régionale est pour moi, très symbolique.

Je dirais ensuite que ces élections portent deux significations. La première et ce que je nomme le « Miracle Béji Caid Essebsi ». Pourquoi miracle ? Parce que c’est un homme qui a fait plus que Bourguiba. En moins de trois ans, il a crée un parti de rien du tout, il l’a conduit aux législatives qu’il a remportées, puis les deux tours des présidentielles, qu’il a aussi remportées. Ce qui était un challenge pour lui, c’est de venir d’un régime autoritaire, étant ancien Bourguibiste, pour représenter le courant « pluraliste » et remporter les présidentielles sous cette symbolique. La deuxième signification est aussi un autre miracle, que je nomme le « Miracle tunisien », pour ne pas reprendre l’expression très usitée de « l’exception » tunisienne. Le miracle consiste en le fait que les Tunisiens ont pu éviter de tomber dans le chaos qu’on observe dans les autres pays arabes, en dépit de la crise économique, de la fragile sécurité régionale qui nous affecte de l’intérieur.

Pensez- vous que la Tunisie est bien partie pour réussir sa transition politique ?

Permettez-moi de vous dire que je ne crois pas en le terme de « Transition », car ce que vit la Tunisie en ce moment est beaucoup plus vaste pour l’englober dans ce terme. Je pense qu’il faudrait parler plutôt de logiques de changements : Ce qui change, ce qui ne change pas et ce qui résiste au changement. Et là, nous allons observer des phénomènes aussi multiples que complexes. Ces changements poussent un pays ou une nation vers d’autres chemins dans l’histoire. Le premier grand changement est survenu il y a deux décennies avec la fracture de la structure patriarcale traditionnelle qui a reconfiguré la famille tunisienne. Puis l’investissement par les femmes de la place publique et d’autres grands phénomènes sociétaux. Après la chute du régime de Ben Ali, d’autres faits sont apparus, dont le plus important est celui de l’appropriation de la parole par le peuple, la participation citoyenne, dans lesquelles les femmes ont joué un rôle déterminant. C’est un acquis irréversible qui produit et produira des changements de grande ampleur dans le pays. Puis, l’affranchissement de la peur des autorités, un évènement que je considère radical chez le peuple.

Les conséquences perceptibles dans la société, sont d’abord, la conscience que la chose politique n’est pas du ressort unique des politiciens. Puis cette participation citoyenne a renoué les Tunisiens avec leur appartenance, avec ce qui leur ressemble. Jadis, les Tunisiens ne regardaient que très rarement les chaines nationales, par exemple. Aujourd’hui, les chaines satellitaires ne les intéressent plus, il y a un grand retour vers les chaines nationales « surtout en temps de débats ». C’est 40% d’audience pour la chaine nationale El Wataniya, selon des statistiques. Ces débats seront commentés par la suite sur les réseaux sociaux. Mais à coté de cela, il conviendrait d’observer ce qui ne change pas. La torture et les arrestations arbitraires se pratiquent encore  en Tunisie selon différents rapports d’organisations nationales et internationales. Pour cela, j’affirme que rien ne nous garantit que nous sommes en train de vivre une transition, car ce n’est ni un processus linéaire ni un processus transversal. Alors, pour ce qui est de la fin de la transition dont on parle, je dirais que la transition ne se fait pas en 3 ou 10 ans et elle ne se termine pas parce que des politiciens l’ont décidée ou des journalistes ont en fait la promotion. Cela fait plus de vingt ans que l’Afrique du Sud est en transition et presque un siècle pour l’Argentine, par exemple.

Quelles sont vos prévisions sur la composition du prochain gouvernement à la lumière des alliances partisanes observées lors de la campagne électorale ?

Effectivement, plusieurs partis ont soutenu la candidature du président élu Béji Caid Essebsi, à l’instar du troisième parti des législative, l’Union Patriotique Libre de l’homme d’affaire Slim Riahi, le cinquième parti, Affak Tounes, ainsi que d’autres petits partis. Toutes ces compositions auront des représentations dans le prochain gouvernement, qui se composera certainement de personnalité de Nidae Tounes, le parti de l’actuel président. Mais pas seulement. Car Béji Caid Essebsi a toujours dit que Nidae Tounes ne gouvernera pas seul. Le prochain gouvernement rassemblera certainement des personnalités des partis qui l’ont soutenu. Cela me fait dire que le prochain gouvernement sera un gouvernement « politique » et non pas technocrate, comme le précédent. Il y’aura indéniablement des tractations très importantes. Je pense qu’il y’aura un changement total de l’exécutif actuel, sauf peut-être, pour ce qui est des ministères clés, comme celui de la défense et les affaires étrangères.

Quelles seront selon vous les principaux défis du prochain exécutif ?

Le premier challenge sera tout d’abord, la répartition des portefeuilles ministériels. Une fois, cela réalisé, il faudrait réduire l’impact des déséquilibres régionaux entre les villes du sud et de l’intérieur, par rapport à celles du nord et des côtes. Il va falloir, ensuite, prendre des mesures urgentes pour relancer l’économie, réduire le taux de chômages et inciter davantage les investisseurs, assurer la sécurité interne et aux frontières et préserver les acquis de 2011. Ce ne sont pas là, des défis qui seront relevés en trois ou quatre années.